Buffon : refroidissement climatique et géoingénierie avant l'heure

Georges-Louis Leclerc de Buffon est certainement un des plus grands scientifiques français des Lumières. Touche à tout mais principalement connu pour sa prolifique Histoire naturelle (36 volumes parus en 40 ans), Buffon va surtout nous intéresser comme l'auteur d'une des premières théories scientifiques modernes sur l'origine de la Terre. Il y introduit une idée qui va traverser le XIXe siècle, et qui d'une certaine manière se retrouve encore aujourd'hui dans des discours climatosceptiques : la crainte d'un refroidissement inexorable de la planète.


Duels, intrigues et botanique


Celui que nous connaissons sous le nom de Buffon est né Georges-Louis Leclerc en 1707. Roturier et fils d'un petit fonctionnaire de Bourgogne, il est destiné à l'administration par tradition familiale. A 10 ans, il est expédié au collège des jésuites de Dijon puis poursuit des études de droit. Mais son goût le porte vers les sciences. Il s'intéresse d'abord aux mathématiques puis obtient de son père l'autorisation de s'inscrire en médecine à la faculté d'Angers.

Ces études sont interrompues brusquement lorsque, à l'âge de 23 ans, Buffon tue en duel un jeune soldat. Il faut dire que le bonhomme n'a ni le physique ni le caractère d'un rat de bibliothèque : il possède, selon le portrait qu'en font Voltaire et Hume, "un corps d'athlète" et "l'allure d'un maréchal de France" et tout le monde s'entend pour le décrire fier et ambitieux.
L'incident contraint Buffon à fuir vers Dijon. Il y rencontre un aristocrate anglais qui fait son Grand Tour - un périple initiatique à travers l'Europe très en vogue à l'époque chez les britanniques de bonnes familles.  Buffon se joint à cette compagnie pour un an et demi de périple dans le sud de la France et en Italie. Des rumeurs agrémentent ce voyage de nouveaux duels, voire d'enlèvements ou de missions secrètes en Grande Bretagne, sans que rien n'ait jamais pu être prouvé.
Ce n'est qu'à la mort de sa mère que Buffon se décide à rentrer dans sa famille. Mais pas pour très longtemps : les relations avec son père deviennent exécrables lorsque celui-ci épouse en secondes noces une jeune femme de 22 ans. Mi-1732, Buffon quitte à nouveau la Bourgogne, cette fois pour Paris, non sans avoir auparavant pris le contrôle de la fortune et des propriétés paternelles sous la menace d'un procès. C'est aussi à cette période qu'il commence à signer Buffon, du nom du village où se trouve le domaine dont il vient de dépouiller son père.

Buffon poursuit à Paris sa carrière scientifique et mondaine. Il s'illustre notamment dans l'étude du bois destiné à la construction navale ce qui lui vaut la protection de Maurepas, le puissant secrétaire d'Etat à la marine. Il fréquente les salons et fait la connaissance des philosophes. En 1734, il entre à l'Académie des Sciences.
En 1739, il parvient à être nommé intendant du jardin du roi, l'actuel jardin des plantes. Buffon, qui a beaucoup papillonné, se spécialise définitivement et commence à travailler sur son Histoire Naturelle, générale et particulière dont le premier tome parait en 1749. Dans le même temps, il développe avec énergie le Jardin des plantes : c'est lui qui va transformer ce qui n'était alors qu'un jardin destiné à la culture de plantes médicinales en un musée et en un centre de recherche d'envergure européenne.
Il entre à l'Académie Française en 1753, peu de temps après un mariage tardif avec une jeune fille de 25 ans sa cadette. La vie familiale du savant est tragique : son premier enfant meurt dans sa deuxième année et sa femme se tue à 37 ans en tombant de cheval. Il est très éprouvé et sa santé déjà fragile lorsque, en 1773, Louis XVI le fait comte de Buffon.

Buffon meurt à quelques mois du début de la Révolution dans sa quatre-vingtième année . Le grand homme a droit à des funérailles somptueuses à Paris avant de rejoindre le caveau familial à Montbard délesté de quelques organes qui feront l'objet de collections morbides : son cerveau, par exemple, a été conservé par un des ses collaborateurs (qui avait initialement hérité du cœur mais a préféré l'échanger) avant d'être déposé en 1870 dans le piédestal d'une statue qui se trouve toujours dans la galerie de l'évolution du Muséum d'Histoire Naturelle.


Comment Buffon a inventé la lutte contre le refroidissement climatique


Sur bien des sujets, les thèses de Buffon ont préfiguré les progrès scientifiques du XIXe siècle. Parmi ses contributions les plus remarquables, on trouve la première chronologie moderne de l'histoire de la Terre.
A partir de 1745, il développe la théorie selon laquelle les planètes ont été formées lors de collisions entre le Soleil et des comètes. La Terre aurait donc été à l'origine constituée de matière en fusion arrachée au soleil et elle se serait progressivement refroidie pour parvenir à la température que nous connaissons. Cette idée est déjà révolutionnaire mais Buffon ne s'en tient pas là : il expérimente sur des boules de métal chauffées à blanc pour évaluer le temps nécessaire au refroidissement de la planète. A partir de ces observations, il tente de calculer l'âge de la Terre qu'il évalue, selon les versions, entre 74.000 ans et dix millions d'années. Le résultat est bien sur faux et le mode de calcul peut nous sembler fantaisiste mais il a survécu un siècle à Buffon : il est encore utilisé à la fin du XIXe siècle, notamment par Kelvin.
La démarche est en tous cas incroyablement novatrice à une époque où la Genèse est encore le document de référence sur l'origine de la Terre. Elle vaut d'ailleurs à son auteur d'être mis en accusation par l’Église et il n'échappe aux poursuites qu'en se rétractant en 1781.

Cependant Buffon n'est pas le genre d'homme qui ne termine pas un raisonnement :  puisque les planètes se sont refroidies, il n'y a aucune raison que cela cesse. La température de la Terre doit donc continuer à baisser et il arrivera nécessairement un moment où elle sera devenue complètement froide et inhabitable, ce qui selon Buffon est déjà le cas pour Mars et la Lune. Dans les Ages de la Terre, il évalue que notre planète sera complètement refroidie dans 93.291 ans (oui : c'est précis !), d'ici-là la "nature vivante" va inexorablement s'affaiblir puis s'éteindre.
Cette thèse semble confirmée par les restes de mammouths, confondus avec des éléphants tropicaux, que l'on retrouve déjà fréquemment en Sibérie. Buffon affirme ainsi que "les terres du Nord, autrefois assez chaudes pour faire multiplier les éléphants et les hippopotames, s'étant déjà refroidies au point de ne pouvoir nourrir que des ours blancs et des rennes, seront dans quelques milliers d'années entièrement dénuées et désertes par les seuls effets du refroidissement."

La perspective est effrayante mais pas totalement sans espoir. En effet, Buffon, qui dispose d'un impressionnant réseau d'observateurs, sait que l'activité des colons en Amérique s'accompagne d'une modification du climat local et notamment d'une hausse de la température. Puisque "assainir, défricher et peupler un pays, c'est lui rendre de la chaleur pour plusieurs milliers d'années", il est possible de lutter, au moins temporairement, contre le refroidissement de la Terre. Selon Buffon qui semble déjà annoncer les rêves actuels de géo-ingénierie, "l'homme peut modifier les influences du climat qu'il habite, et en fixer pour ainsi dire la température au point qui lui convient."

La thèse de Buffon sur le refroidissement des planètes est évidemment fausse : on sait aujourd'hui que la température du centre de la Terre est principalement due à la désintégration d'éléments radioactifs et non à la chaleur résiduelle. Elle contribue d'ailleurs très peu à réchauffer la surface terrestre : celle-ci reçoit environ 7000 fois plus d'énergie du rayonnement solaire que de la géothermie.
Il n’empêche que la perspective d'un refroidissement fatal de la Terre a beaucoup marqué les esprits. On retrouvera régulièrement cette crainte au XIXe même lorsque les connaissances scientifiques permettant de prévoir le réchauffement climatique seront déjà en place. Ultime survivance : on peut aujourd'hui trouver un écho lointain de cette théorie dans la littérature climatosceptique qui, selon les cas, annonce un prochain refroidissement climatique ou reproche aux scientifiques de l'avoir prévu à tort.

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Aventuriers, rêveurs, révolutionnaires... du XVIIIe siècle au début du XXe, l'histoire scientifique du climat a été écrite par des personnalités hautes en couleur. Retrouver ici l'histoire des autres pionniers de la discipline :
  1. Montesquieu : l'Esprit des lois et la théorie des climats
  2. Buffon : refroidissement climatique et géoingénierie avant l'heure
  3. Saussure : l'aube de la paléoclimatologie
  4. Fourier : l'invention de l'effet de serre
  5. Foote : la démonstration de l'effet de serre à la portée de tous
  6. Tyndall : la première spectroscopie des gaz à effet de serre
  7. Arrhenius, Hogböm et Ekholm : le clan des suédois
  8. Milankovitch : la solution à l'égnime de l'âge de glace
  9. Callendar : l'homme qui a vu le réchauffement


Publié le 4 juillet 2017 par Thibault Laconde



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