De Framatome à Areva et vice-versa : histoire et déboires de l'industrie nucléaire française

C'est l'heure des grandes manoeuvres dans l'industrie nucléaire française : EDF a pris le controle début janvier de l'activité réacteur d'Areva, qui ne devrait pas y survivre très longtemps. L'enjeu est considérable : c'est la capacité de la France à construire de nouveaux réacteurs - sur son territoire ou ailleurs - qui se joue en même temps que l'avenir de grandes entreprises indispensables pour assurer la continuité de nos installations nucléaires existantes.
Au milieu de ce mécano, il est encore difficile de dire où on va, alors pourquoi ne pas se demander d'abord d'où on vient ?


Les débuts de l'industrie nucléaire française : le CEA et EDF


L'histoire commence dans les jours qui suivent les bombardements atomiques et la capitulation du Japon : le Commissariat à l'Energie Atomique (CEA) est crée par une ordonnance du 18 octobre 1945 et placé sous la direction de Frédéric Joliot-Curie. Son rôle est très large : il s'étend aussi bien aux applications militaires et industrielles que médicales et comprend, outre la recherche, la réalisation de centrales électriques, la prospection et l'extraction d'uranium et "toutes les mesures utiles pour mettre la France en état de bénéficier du développement de cette branche de la science".
En 1955, 10 ans après sa création, le CEA met en service à Marcoule un premier réacteurs graphite-gaz (UNGG) à vocation mi-militaire mi-commerciale. C'est le vrai début de l'industrie nucléaire civile en France : EDF, autre création de la libération, est chargé d'exploiter cette technologie et lance en 1957 la construction du réacteur A1 de Chinon. Huit autres du même type suivront.

Les premiers réacteurs nucléaire commerciaux français sont des UNGG développés par le CEA et exploité par EDF
Coupe d'un réacteur de type UNGG
Au terme de ce premier programme, la France posséde environ 2GW de puissance nucléaire, ce qui représente moins de 10% de sa consommation d'électricité.


Framatome : le petit poucet privé devenu fleuron public


A peu près au même moment, un troisième larron fait son apparition : il s'agit de la Franco-Américaine de Constructions Atomiques, abrégé Framatome. Framatome est une entreprise privée, réunissant Creusot-Loire (appartenant au groupe Schneider) et l'américain Westinghouse pour exploiter la technologie développée par ce dernier : le réacteur à eau présurrisée.
Les débuts sont timides : en 10 ans, un seul REP est construit - à Chooz sur la frontière franco-belge. Mais avec le départ du général de Gaulle tout s'accélère : Georges Pompidou lui succède et prend résolument le parti du réacteur à eau pressurisée de Framatome contre l'UNGG du CEA.
Symbole de ce revirement : Fessenheim. En 1968, de Gaulle y autorise la construction de 2 UNGG, dès 1969 le projet est abandonné au profit du REP.
Dans les années 70, Framatome passe de petit poucet à fleuron de l'industrie nucléaire française
Lorsque le premier choc pétrolier pousse la France vers un développement accéléré du nucléaire, la Franco-américaine est la grande gagnante : EDF coordonne les chantiers et exploite les centrales mais c'est Framatome qui fournit les 58 réacteurs qui sont aujourd'hui en service en France. Entre 1970 et 1985, l'effectif de l'entreprise passe de 100 à 7600 salariés et son chiffre d'affaire est multiplié par 3000.

En contrepartie, l'Etat, représenté par le CEA, fait son entrée au capital de l'entreprise en 1975. Framatome va alors progressivement devenir publique : Westinghouse se retire en 1981 laissant à Framatome le droit d'utiliser et d'exporter ses brevets, en 1984 le Creusot-Loire, placé en liquidation judiciaire, quitte à son tour le navire... Après quelques oscillations liées aux alternances droite-gauche des années 80, l'Etat se retrouve actionnaire à 51% de Framatome, via EDF et le CEA. De nouvelles tentatives de privatisation échouent en 1994 et 1996.


Une abbaye en Espagne : Areva


Dans les années 90, Framatome se rapproche de l'allemand Siemens pour développer l'EPR, un réacteur nucléaire 3e génération toujours basé sur les brevets de Westinghouse. Le flirt devient sérieux et en 1999 le mariage est décidé : Framatome ANP (pour Advanced Nuclear Power) est crée, la nouvelle entreprise appartient pour deux tiers à Framatome et pour un tiers à Siemens.
En 2001, Framatome ANP, la Cogema, qui depuis 1976 a repris les activités de production et de traitement du combustible nucléaire du CEA, et Technicatom, autre émanation du CEA spécialisée dans les réacteurs nucléaires de propulsion navale, sont réunis au sein d'un groupe unique. Il prendra quelques mois plus tard le nom d'Areva. En 2006, la nouvelle entreprise décide d'harmoniser les noms de ses filiales et c'est ainsi que Framatome ANP laisse la place à Areva NP (pour Nuclear Power).

Ce nom vient de la ville d'Arévalo dans l'ouest de la Castille et plus particulièrement de son abbaye cistercienne, dont l'architecture tout en symétrie est supposée évoquer la rigueur de l'industrie nucléaire française... mais, en fait d'abbaye, c'est un chateau en Espagne que l'on est en train de construire.

En 2005, la construction du premier EPR démarre à Olkiluoto (Finlande) pour une livraison "clé en main" mi-2009. Le chantier tourne au désastre : de retards en retards, la mise en service est désormais espérée en mai 2019, 10 ans après la date initialement prévue, et le coût du projet a été multiplié par 3 ! Areva et son client se renvoient la responsabilité de ce naufrage et se réclament l'un l'autre des milliards d'euros de dédommagements. Un arbitrage est en cours, le verdict est attendu cette année.

Le projet d'EPR d'Olkiluoto avec 10 ans de retard et un budget multiplié par 3 met à genou Areva
Le chantier de l'EPR d'Olkiluoto (Finlande) en 2009
Les autres projets d'EPR sont à peine moins catastrophiques : A Flamanville, la construction lancée en 2007 devait être terminée en 2012, ce sera fin 2018 au mieux. A Taishan (Chine), la construction de 2 EPR a commencé en 2009 pour une entrée en service en 2016, elle est désormais prévue cette année ou la prochaine...
Il faut ajouter le rachat de l'entreprise canadienne UraMin en 2007 - destinée à assurer les approvisionnements en uranium d'Areva si la "renaissance du nucléaire" annoncée depuis 2000 finissait par se montrer, l'opération s'avère rétrospectivement au mieux un desastre, au pire une arnaque. Ou encore la tentative ratée de diversification vers les énergies renouvelables...

De son coté, l'Etat, principal actionnaire d'Areva, n'a pas brillé par sa vigilance et la clairvoyance de sa stratégie industrielle. Approuvant des projets très risqués mais bloquant l'augmentation du capital, il ne permet pas à Areva de se donner les moyens de ses ambitions et finit par dégoûter Siemens, qui, fatigué qu'on lui refuse l'entrée au capital de la maison-mère, se retire d'Areva NP en 2009.

Et en 2011, la catastrophe de Fukushima obscurcit un peu plus les perspectives de l'industrie nucléaire française et mondiale... Depuis 10 ans, le cours  d'Areva a été divisé par 20.


Back to the 80s ?


Mauvaise gestion, folie des grandeurs, échecs industriels, contexte défavorable... en 2013 Areva perd 490 millions d'euros, l'année suivante c'est 10 fois plus : 4.8 milliards d'euros. Puis encore 2 milliards en 2015 et 670 millions en 2016. L'hémorragie finit par avoir raison de l'entreprise et début 2017 l'Etat est contraint d'intervenir pour sauver Areva de la faillite.

L'entreprise est démantelée : Areva NP est cédé à EDF pour 2.5 milliards d'euros, les activités d'extraction et de traitement du combustible sont placées dans une nouvelle entreprise (renommées Orano), Areva TA redevient Technicatome après son partage entre l'Etat, la CEA, DCNS et EDF, les activités liées aux énergies renouvelables sont vendues à la découpe.
Finalement, il ne reste plus à Areva que... les dettes, les risques et les contentieux. La holding Areva est devenue une structure de défaisance destinée gérer ce passif puis à disparaître. Pour faciliter l'opération, l'Etat lui apporte 2 milliards d'euros. Il met aussi la main à la poche en souscrivant pour 2.5 milliards d'euros au capital d'Orano.

Finalement on a l'impression qu'Areva n'a été qu'une parenthèse de 15 ans et qu'on revient à l'organisation des années 80-90 avec trois entreprises indépendantes mais largement publiques : la propulsion nucléaire (Technicatom/Areva TA), le combustible (Cogema/Areva NC/Orano) et la construction de réacteurs (Framatome/Areva NP). EDF s'est d'ailleurs empressé de redonner à Areva NP son ancien nom.

Malgré ces similitudes, il y a une différence fondamentale : la construction et l'exploitation des réacteurs nucléaires sont désormais réunies au sein d'EDF. Il s'agit d'un changement radical.
Il est évidemment difficile de prévoir les conséquences de ce bouleversement. Un optimiste dirait que cette fusion met fin à une rivalité délétère au sein de l'industrie nucléaire française et que l'expérience d'EDF, premier exploitant de centrales nucléaires au monde, ne peut qu'aider à concevoir et construire des réacteurs plus performants.
Un pessimiste pourrait s'inquiéter qu'EDF, qui produit l'immense majorité de l'électricité consommée dans notre pays, lie son destin à la construction nucléaire, une activité qui a déjà ruiné tant d'entreprises.

Pour un autre éclairage sur ce sujet, je vous conseille cet article sur l'histoire de l'industrie nucléaire britannique.


Publié le 22 janvier 2018 par Thibault Laconde


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2018, année écologique ? La réponse de 5 influenceurs

Que nous réserve 2018 ? Climat, énergie, développement durable... quels seront les sujets qui feront l'actualité ? Va-t-on au devant d'une année d'immobilisme ou peut-on au contraire s'attendre à des avancées ?
Comme chaque année, j'ai invité quelques blogueurs et influenceurs à plancher sur la question. Voici leurs réponses :

Entretien : des nouvelles de la bulle carbone avec Mark Campanale et Laurence Watson de Carbon Tracker

Bulle carbone : comment le secteur financier gère-t-il le risque climatiqueA l'occasion du One Planet Summit en décembre, j'ai eu l'occasion d'échanger avec l'équipe de Carbon Tracker, un think tank britannique très actif dans la réflexion sur le risque carbone dans le secteur financier.
Ils sont notamment les auteurs de rapports sur les "actifs échoués" qui ont largement contribué à façonner la façon dont le secteur financier pense le changement climatique. Plus récemment ils ont publié une étude montrant que plus de la moitié des centrales à charbon européennes opèrent à perte.
J'ai pu discuter de ces deux sujets avec Mark Campanale, ancien gestionnaire de fonds et co-fondateur du think tank en 2010, et Laurence Watson, data scientist. Voici la retranscription de cet échange.

Vos rapports de 2011 et 2013 sur les "stranded assets" ont aidé à structurer la façon dont les investisseurs et les industries fossiles comprennent les risques liés à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Quels en sont les principaux points ?

Mark Campanale : Dans ces deux rapports, il y a trois grandes idées. La première est que le "budget carbone" permettant d'atteindre 2°C est limité et décroît, les émissions possibles avant que nous atteignons la limite des 2°C puis des 3°C est proche : 30-45 ans sur la base des trajectoires d'émissions actuelles.
Deuxièmement, le CO2 contenu dans les réserves d'énergie fossiles et les ressources non encore développées (voir ici pour une définition) dépasse très largement le budget carbone permettant d'atteindre 2°C - et une proportion considérable de ces ressources, de l'ordre de 40% en part de marché, est la propriété d'entreprises cotées.
Le dernier point est que cette situation présente un risque pour la bonne gestion et la stabilité des marchés financiers. Notez que les rapports ne parlent pas de "bulle financière" mais de "bulle carbone". La surabondance de carbone conduit à une mauvaise allocation des ressources financières vers des investissements sans valeur, c'est ce que nous appelons des stranded assets ou "actifs échoués".

Une demie-décennie plus tard, ces travaux sont-ils toujours d'actualité ?

Mark Campanale : Oui, je crois qu'ils sont toujours d'actualité. En bref, le raisonnement de ces premiers rapports est : si nous avons déjà suffisamment financé le développement des énergies fossiles pour dépasser 2°C, pourquoi continuer à investir ? La question reste inchangée. Comme notre conviction qu'il faut une transition organisée, méthodique - mais rapide - vers un système énergétique bas-carbone.

Est-ce que vous avez constaté des progrès dans ce sens ?

Mark Campanale : Oui. Dans trois domaines interdépendants. D'abord les investisseurs posent des questions de plus en plus détaillée sur la stratégie des majors des énergies fossiles. On le voit avec les initiatives Climate Action 100+, Transition Pathway ou Portofolio Decarbonization Coalition. Chercher à savoir si les producteurs d'énergies fossiles sont ou non sur la bonne voie est un réel progrès. Dans une certaine mesure, les désinvestissements annoncés par des groupes comme Axa ou, encore mieux, la Banque Mondiale illustrent cette tendance.
Le second progrès est la création de la Task Force on Climate-related Financial Disclosures - Mark Carney a emprunté à notre premier rapport dans plusieurs de ses discours et encore lors du One Planet Summit. Et ce groupe de travail, devant lequel je suis intervenu à ses débuts, reflète vraiment ce que nous disions dans nos rapports : il faut plus de transparence sur les risques climatiques pour que les marchés financiers puissent leur donner un prix de manière plus efficiente.
Finalement : les entreprises répondent ! C'était vraiment important, par exemple, que Shell accepte d'évaluer ses émissions sur le scope 3 et reconnaissent une certaine responsabilité pour ces émissions indirecte. Nous pensons que les producteurs d'énergies fossiles vont commencer à rendre des comptes aux marchés dans le cadre défini par la TCFD et c'est un réel progrès par rapport à ce que nous réclamions dans nos premiers rapports.

Selon une de vos étude récente, 54% des centrales à charbon européennes fonctionnent à perte. Mais alors pourquoi sont-elles encore en service ? Et comment accélerer leur fermeture ?

Laurence Watson : Nous avons trouvé plusieurs raisons pour lesquelles les électriciens maintiennent en service ces centrales : l'espoir que les gouvernements mettent en place un mécanisme de capacité les rétribuant pour une puissance disponible, l'espoir que leurs concurrents ferment leurs centrales en premiers faisant remonter les prix, les coûts de démantèlement et de remise en état qui peuvent être très importants en particulier si la centrale est associée à une mine et l'opposition de certains gouvernements à ces fermetures, comme dans le cas d'Iberdola.
Pour accélérer la transition, il faudrait que les électriciens changent de stratégie plutôt que de réinvestir dans des centrales à charbon anciennes et de plus en plus déficitaires. Pour celà, il faut aussi que les décideurs publics créent un environnement favorable à cette transitions énergétique et que les investisseurs changent leur façon d'évaluer actifs liés au charbon, comme aux autres énergies fossiles d'ailleurs.

Publié le 17 janvier 2018 par Thibault Laconde

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[Infographie] Quelle est l'empreinte carbone de vos bonnes résolutions pour 2018 ?

Arrêter de fumer, moins boire, passer plus de temps en famille, manger plus sainement, bouger plus, etc. Vous vous apprêtez peut-être à prendre quelques unes de ces bonnes résolutions pour 2018.
Hé bien sachez qu'en plus d'être bons pour vous et votre santé, ces engagements contribuent souvent à protéger le climat. Vous serez surpris de voir à quel point vos bonnes résolutions peuvent réduire votre empreinte carbone pour cette nouvelle année... Une raison de plus de vous y tenir !

Rétrospective 2017 : les 5 articles les plus lus... et 5 autres qui mériteraient d'être (re)découverts

Quelle année, mes aïeux ! Entre l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, les élections françaises, allemandes et britanniques, les ouragans... Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on n'a pas eu le temps de s'ennuyer. Pendant qu'on attend 2018 de pied ferme, pourquoi ne pas jeter un coup d'œil en arrière et voir ce qui vous a le plus intéressé...
 

Le TOP5 des articles de 2017


En 2017, j'ai publié 52 articles (and counting...) et, sauf inattendu notoire, le blog aura accueilli environ 750.000 lecteurs. Voici les 5 articles qui ont eu le plus de succès.

N°1 : Le programme énergie d'Emmanuel Macron

A tout seigneur tout honneur, c'est mon analyse de la politique énergétique proposée par le futur président de la République qui remporte d'assez loin la palme de l'article le plus lu cette année.
Lire l'article : Programme d'Emmanuel Macron : les renouvelables et le nucléaire à la loupe

N°2 : Les conséquences du Brexit pour le secteur de l'énergie

Si David Davis, le ministre anglais en charge du Brexit, a récemment reconnu qu'aucune étude d'impact sectorielle n'avait été faite, vous et moi nous sommes intéressés de près à ses implications pour la politique énergétique et climatique britannique et européenne..
Lire l'article : Brexit : quels effets pour le secteur de l'énergie

N°3 : RIP les 50% de nucléaire en 2025

Les nouveaux élus de la majorité se sont empressés d'abandonner cette promesse au nom de "nouveaux éléments" apparus depuis la campagne. Ils auraient pu gagner du temps en lisant cet article de mars 2017...
Lire l'article : 50% de nucléaire : pourquoi l'objectif est mauvais et par quoi le remplacer

N°4 : Energiewende, pourquoi tant de haine ?

Succès de scandale pour cet article. Mais il reste néanmoins parfaitement d'actualité au moment où une nouvelle manche du débat sur le nucléaire s'annonce.
Lire l'article : Notes aux haters de la transition énergétique allemande

N°5 : Nucléaire et renouvelables sont-ils compatibles ?

Ce dernier article est une surprise. Relativement récent et assez technique il trouve tout de même sa place dans ce top5. C'est sans doute que je ne suis pas le seul à me poser cette question.
Lire l'article : Le nucléaire est-il flexible ?



Le FLOP5 : 5 articles que vous avez ignoré mais que je vous invite à (re-)lire


Le succès ou l'échec d'un article est souvent une surprise, il arrive que quelques idées assemblées sur un coin de table connaissent un grand succès et parfois c'est l'inverse... Parmi ces articles qui n'ont pas trouvé leur public, en voici 5 que je vous recommande.

N°1 : Les précurseurs de la climatologie

Des Lumières au début du XIXe, cette série de 9 portraits publiés dans le creux de l'été est faite pour prendre un peu de recul sur l'épopée scientifique qu'a été la compréhension du climat et de son évolution.
Lire l'article : Sommaire de la série

N°2 : Comment lire les statistiques sur les énergies renouvelables

Nous allons bientôt voir fleurir les statistiques sur la transition énergétique et le développement des renouvelables pour 2017. Voici deux erreurs fréquentes à éviter si vous souhaitez les comprendre et les commenter.
Lire l'article : L'art et la manière de lire les statistiques sur les EnR

N°3 : Questions-réponses sur la décision américaine de sortir de l'Accord de Paris

L'annonce du retrait américain de l'Accord de Paris a été un des événement marquant de cette année et on n'a pas fini d'en voir les conséquences. Six mois après, cet article est toujours autant d'actualité...
Lire l'article : Tout ce qu'il faut savoir sur le retrait amérucain de l'Accord de Paris

N°4 : Harvey au Texas, le point un mois après

Publié un mois après l'ouragan Harvey, cet article montre comment une telle catastrophe a des effets durables même dans un pays aussi développé que les États-Unis.
Lire l'article : Comment, un mois après, l'ouragan Harvey continue à faire des dégats

N°5 : Ni oui, ni non, ni Berlin, ni Fukushima

En France les discussions sur le nucléaire ont souvent tendance à tourner en rond. Dans cet article, je vous propose un petit jeu pour essayer de renouveler le débat.
Lire l'article : Débat sur le nucléaire : et si on jouait à un jeu ?

Publié le 20 décembre 2017 par Thibault Laconde


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La PPE pour les nuls

Questions - réponses sur la programmation pluriannuelle de l'énergie 2018Si vous vous intéressez à la politique énergétique française, vous avez très certainement déjà entendu parler de cette programmation pluriannuelle de l'énergie, PPE pour les intimes. Et ça ne fait que commencer : la première PPE, adoptée en 2016, doit être revue l'année prochaine et ce sera l'occasion pour Emmanuel Macron et son gouvernement de mettre en musique leurs promesses... ou de les abandonner.
Celà nous promet une année riches en discussions qu'on espère constructives avec, espèrons-le, une politique énergétique enfin mise au clair à la fin de 2018. Vous vous en doutez : nous allons suivre ça en détail...

Mais commençons par nous intéresser un peu à cette programmation pluriannuelle de l'énergie : Que contient-elle ? Quels sont les enjeux de la PPE 2018 ? Comment et quand devrait-elle être adoptée ?

Voici les réponses aux questions que vous pouvez vous poser sur ce sujet. Et si vous en avez d'autres, n'hésitez pas à les poser en commentaire je compléterai l'article au fur et à mesure.


Qu'est-ce que la programmation pluriannuelle de l'énergie ? Que contient-elle ?

En bref, la programmation pluriannuelle de l'énergie est une feuille de route sur 10 ans pour la politique énergétique en France métropolitaine (la Corse et les DOM-COM ont leurs propres PPE).
La PPE a été crée par la loi de transition énergétique de 2015 (LTECV) et codifié à l'article L. 141 du code de l'énergie. La première PPE a été établie en 2016 et doit être revue en 2018. Par la suite, les révisions auront lieu tous les 5 ans.

Le contenu de la PPE est défini par la loi. Elle doit comporter (au moins) 6 volets :
  1. Sécurité d'approvisionnement,
  2. Réduction de la consommation d'énergie,
  3. Développement des énergies renouvelables,
  4. Développement des réseaux et du stockage d'énergie,
  5. Compétitivité et prix de l'énergie
  6. Besoins en compétences et en formation.
La loi précise également que la PPE doit définir des objectif quantifiés et donner une indication des ressources publiques disponibles pour des atteindre.


A quoi ça sert ?

Dire que les hommes et femmes politiques ne s'intéressent qu'au court-terme, ce n'est pas qu'un cliché : c'est aussi la réalité de nos institutions. Le budget de l'Etat, notamment, est annuel : taxes, subventions, investissements... tout est remis sur la table à chaque fin d'année.
Dans certains domaines, cette incertitude permanente menace de paralyser l'action de l'Etat : les acteurs économiques ont besoin d'un minimum de stabilité pour prendre des décisions qui les engagent sur des années voire des décennies... Dans un immeuble en copropriété par exemple, des travaux d'isolation thermique prennent 5 à 8 ans, difficile de s'engager dans un tel projet quand on sait que les dispositifs de soutien et les normes applicables peuvent être revus au 1er janvier prochain, non ?

Pour que les trajectoires définies par l'Etat aient une chance de se réaliser, il faut qu'elles disposent d'une certaine stabilité dans le temps. C'est l'objectif des programmations s'étendant sur plusieurs années.


La PPE est-elle juridiquement contraignante ou un simple engagement politique ? 

Dérogeant au principe d'annualité, un principe central des finances publiques, ces programmations sont des OVNI juridiques et valent surtout comme engagement politique.
De plus la PPE est un simple décret. Situé assez bas dans la hiérarchie des normes, il doit notamment respecter la loi y compris si celle-ci change après son adoption. Le législateur peut par conséquent à tout moment revenir sur la PPE, d'autant qu'en principe il n'est pas consulté pendant son élaboration.

La programmation pluriannuelle de l'énergie est donc un engagement de valeur très limitée sur le plan juridique. Elle peut être remise en cause facilement même si, politiquement, elle engage le gouvernement.


Comment et quand la PPE 2018 devrait-elle être adoptée ?

Comme la programmation pluriannuelle de l'énergie est un décret, elle relève du pouvoir exécutif. C'est le gouvernement qui l'adopte sans vote du Parlement.
Cependant la loi de 2015 prévoit une longue liste de consultations avant l'adoption d'une nouvelle PPE. Doivent ainsi donner leur avis  le conseil national de la transition écologique, le comité d'experts pour la transition énergétique, le comité de gestion des charges de service public de l'électricité et le comité du système de distribution publique d'électricité. Le gouvernement souhaite de plus organiser une concertation avec le public.
Le texte doit aussi être présenté à l'Assemblée Nationale et au Sénat après avoir été adopté.

Toutes ces consultations prennent du temps, c'est pourquoi l'élaboration de la PPE doit s'étaler sur toute l'année 2018 : les consultations ont déjà démarré et la PPE devrait être adoptée à la fin de 2018 en même temps que la stratégie nationale bas carbone.
Calendrier de travail et consultation pour la programmation pluriannuelle de l'énergie 2018
Calendrier de travail de la PPE 2018 (cliquez pour agrandir)
Plus précisément, des ateliers par secteur sont organisés depuis la rentrée 2017. Le premier trimestre 2018 devrait être consacré à la finalisation des scénarios et à la consultation du public via la CNDP. La modélisation macroéconomique des scénarios doit avoir lieu au deuxième trimestre et la première version de la PPE 2018 devrait être présentée en juin. Les mois suivants seront consacrée aux consultations imposées par la loi, au terme desquelles l'adoption de la PPE est prévue pour décembre 2018.


La position du gouvernement sur le nucléaire va-t-elle changer quelque chose ?

Ce calendrier risque cependant d'être bousculé par la remise en cause de l'objectif de 50% de nucléaire en 2025.
En effet, la loi dispose explicitement que la PPE a pour but d'atteindre les objectifs de la politique énergétique nationale (art. L.141-1 du code de l'énergie) dont "réduire la part du nucléaire dans la production d'électricité à 50 % à l'horizon 2025" (L.100-4).

La PPE 2018 sera-t-elle illégale si elle est manifestement incompatible avec cet objectif ? Hé bien... La réponse fait l'objet d'un débat juridique mais elle est probablement négative. En effet, le Conseil Constitutionnel lorsqu'il s'est prononcé sur la loi de 2015 n'a pas reconnu de portée normative aux objectifs énoncés dans son article 1 (voir le considérant 12).
En clair l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 énoncé dans la LTECV n'a probablement pas de valeur juridique, il ne s'agit que d'affichage politique.

Le gouvernement a donc trois possibilités :
  • Soit il adopte une PPE ignorant l'objectif de 50% ou visant 50% mais après 2025 ce qui serait incompréhensible pour le citoyen insensible aux subtilités du droit public (et présenterait quand même un petit risque d'annulation par le Conseil d'Etat),
  • Soit il adopte une PPE visant 50% en 2025 alors que le ministre en charge de l'énergie a dit sans ambiguïté que cet objectif n'est pas réaliste,
  • Soit il fait modifier la loi par le Parlement afin de supprimer l'objectif de production nucléaire ou de la remplacer par un autre qui reste à déterminer en veillant à mettre en cohérence les autres objectifs chiffrés de la loi de 2015.
Les deux premières options contribueraient à ruiner un peu plus la crédibilité de l'Etat en matière de politique énergétique et risqueraient de nous emmener vers un nouveau quinquennat perdu.
La dernière est donc de loin préférable mais elle implique de fixer un autre objectif pour la production nucléaire et de le faire adopter par le parlement avant que les travaux autour de la PPE puissent réellement commencer. Sur un sujet aussi sensible que le nucléaire, on voit mal comment cela pourrait se faire sans de longs mois de retard.

Quels sont les autres objectifs que devrait respecter la PPE ?

Les objectifs de la programmation pluriannuelle de l'énergie sont encadrés par les articles L.100-1, L.100-2 et L.100-4 du code de l'énergie. Leur valeur juridique est, comme on l'a vu, douteuse et ils contiennent surtout des déclarations de principes : assurer la sécurité d'approvisionnement, maintenir un prix de l'énergie compétitif, préserver la santé humaine et l'environnement, contribuer à une Europe de l'énergie, etc.
Il y a aussi quelques objectifs chiffrés, notamment :
  • Réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40% en 2030 et de 75% en 2050 par rapport 1990,
  • Réduire la consommation d'énergie finale de 20% en 2030 et de 50% en 2050 par rapport à 2012,
  • Réduire la consommation d'énergies fossiles de 30% en 2030 par rapport à 2012,
  • Parvenir à 23% d'énergies renouvelables dans la consommation finale en 2020 et 32% en 2030 (dont 40% pour l'électricité),
Certains de ces objectifs pourraient être révisés en même temps que les 50% de nucléaire en 2025.


Quel est le bilan de la PPE 2016 ?

Sur la forme, le décret de la PPE 2016 donnait parfois dans le gore juridique avec notamment cet article 1 "adoptant" une page web citée en note de bas de page.
Sur le fond, le decret était loin de couvrir tous les sujets prévus par la loi, on n'y trouvait par exemple aucune indications sur les financements. Et les rares disposition pratiques sont restées largement lettre morte, c'est le cas notamment du plan stratégique qu'EDF devait préparer dans un délai de 6 mois et qu'on attend encore.

Un bilan de la PPE de 2016 doit être effectuée avant l'adoption de la PPE 2018. Il risque d'être moyennement flatteur mais espérons que cette expérience incitera le gouvernement actuel à plus de sérieux.

Publié le 4 décembre 2017 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 5 décembre 2017

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Débat sur le nucléaire français : et si on jouait à un jeu...

Avec la nouvelle programmation pluriannuelle de l'énergie, qui doit être adoptée d'ici la fin de l'année prochaine, et la remise en discussion de l'objectif de 50% en 2025, on n'y échappera pas : en 2018, on va encore s'écharper sur le nucléaire.

Il faut bien admettre que dans ce domaine, la France n'avance pas. Ni dans un sens, ni dans l'autre. Et la façon dont le débat est mené n'y est pas pour rien : alors que la construction d'un consensus politique est la première étape d'une transition énergétique, les échanges entre partisans et opposants de l'atome consistent surtout à ressasser les même arguments. Rechercher un terrain d'entente est une utopie, voire une trahison : dans cette version 2.0 des jeux du cirque, on débat pour débattre.

Nous n'avons plus le temps de jouer à ce jeu là. C'est pourquoi je vous en propose un autre. Il s'appelle : "ni oui, ni non, ni Berlin, ni Fukushima"


Le principe est simple, on y a tous joué à peu de chose près quand on était plus jeune.

Le jeu commence quand quelqu'un  ouvre une discussion en lien avec le nucléaire en France, les participants répondent mais ils ne peuvent employer :

  • Ni oui

    Vous pouvez être favorable au nucléaire mais pas écarter d'un revers de main les questions posées par cette énergie : comment va-t-on gérer le renouvellement du parc ? y a-t-il encore un modèle économique pour le nucléaire ? que faire des déchets ? Les réponses du type "le nucléaire est parfait", "je ne vois pas le problème", etc. sont donc interdites.

  • Ni non

    A l'inverse, sont exclues les affirmations comme "si j'étais à la place de Hulot, on serait déjà sorti du nucléaire". Que vous détestiez cette énergie et que vous souhaitiez l'abandonner, c'est votre droit mais ça ne peut pas se faire sur un claquement de doigt : par quoi voulez-vous la remplacer ? comment se déroulerait la transition ? comment gérer le démantèlement des centrales et les déchets nucléaires existants ?

  • Ni Berlin

    L'Energiewende, c'est le point Godwin de l'énergie. Plus les discutions se prolongent, plus il y a de chance qu'on y arrive. Et une fois qu'on y est tout le monde en tire des conclusions différentes et on en arrive à débattre plus de la transition énergétique allemande que du cas français. Toute évocation de l'Allemagne est donc bannie, si vous voulez des comparaisons internationales faite l'effort d'aller chercher d'autres pays.

  • Ni Fukushima

    Une autre façon de rendre stérile une discussion sur le nucléaire, c'est de parler des accidents. Bénins pour les uns, catastrophiques pour les autres... la seule chose qu'ils prouvent c'est que la perception des risques est subjective. Par contre, ils sont très efficaces pour conduire le débat vers les attaques personnelles : partisans de l'atome irresponsables contre opposants irrationnels. Exit donc Fukushima, Tchernobyl et compagnie...
Et si quelqu'un répond sans respecter ces règles... Hé bien, il est éliminé et doit attendre le début de la discussion suivante avant de pouvoir rejouer.

Qui veut jouer avec moi ?


Ces règles me semblent équilibrées : elle ne prive aucun des camps d'arguments décisifs, elles obligent juste à faire preuve d'un peu d'imagination. C'est pourquoi que vous soyez pro- ou anti-nucléaire, ou aucun des deux, je vous invite à essayer ce jeu.

Si vous êtes partant, dites-le dans les commentaires et partagez cette idée !


Publié le 27 novembre 2017 par Thibault Laconde



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Au revoir Bonn, bonjour Katowice : le bilan de la COP23 et les enjeux pour la COP24

Le rideau tombe ce soir sur la 23e conférence sur le climat, l'occasion de faire un bilan et de dessiner déjà quelques enjeux pour les prochains mois.


En bref, ça s'est bien passé


S'il ne faut retenir qu'une seule chose, c'est que la COP23 s'est déroulée sans réel accroc (sauf rebondissement de dernière minute).


Évidemment, c'était d'autant plus facile que cette COP était une conférence destinée avant tout à préparer la suivante mais il n'empêche qu'elle a vu des progrès importants, pour citer les principaux :
  • Sur le "rulebook" (renommé officiellement "guideline for implementation") : L'Accord de Paris, on le sait, a gravé dans le marbre des principes généraux qui doivent être précisés avant de devenir réellement opérationnels. La conférence de Bonn a permis d'adopter un brouillon de ce manuel d'application de l'Accord de Paris, il reste encore beaucoup de divergences mais dans les négociations internationales s'entendre sur le texte sur lequel on va discuter est déjà un grand pas !
  • Sur le "dialogue de Talanoa" : dans le cadre de la COP21, les États se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre mais ces promesses sont encore très insuffisantes pour limiter le réchauffement de la planète à 2°C et idéalement à 1.5°C, objectifs pourtant inscrits dans l'Accord de Paris. Des révisions régulières sont donc nécessaires, c'est l'objectif du dialogue de Talanoa qui formalise un mécanisme ébauché il y a deux ans.
  • Sur l'action pre-2020, c'est-à-dire avant la mise en oeuvre de l'Accord de Paris, des progrès ont aussi été enregistrés.
La présidence fidjienne a aussi imprimé sa marque sur cette conférence avec l'Ocean Pathway ou en poussant des sujets tels que le genre, l'agriculture et la sécurité alimentaire ou encore la Plateforme pour les collectivités locales et les Peuples autochtones.


Beaucoup de travail en 2018


Tout n'est pas réglé pour autant : il ne s'agit que de premiers pas qui devront être poursuivis et accélérés. Par ailleurs, certains sujets patinent, c'est le cas - comme d'habitude serait-on tenté de dire - des financements (dont les fameux 100 milliards de dollars par an promis par les pays développé aux pays en développement) et des pertes et dommages (le mécanisme destiné à aider les victimes du changement climatique). Il reste encore beaucoup de travail pour permettre l'entrée en vigueur de l'Accord de Paris à la COP24 comme prévu...
Ouvrons donc nos agendas : la prochaine conférence sur le climat, aura lieu à Katowice dans le sud de la Pologne du 4 au 13 décembre 2018.

Cette COP24 est un rendez-vous crucial mais ce n'est pas le seul : l'intersession (en quelque sorte la COP23.5 qui aura lieu en avril) sera importante, comme les réunions du G20 ou les autres grands rendez-vous internationaux qui devront faire avancer les négociations en coulisse. Sans oublier le sommet sur le climat organisé à Paris le 12 décembre et qui doit notamment aborder la question des financements.
Le GIEC doit aussi remettre en septembre 2018 son prochain rapport sur l'impact d'un réchauffement de 1.5°C et les trajectoires d'émission qui peuvent y mener.


Bref, l'année 2018 s'annonce chargée sur le front du climat. Pour les acteurs de la société civile, il faudra aussi faire un effort de pédagogie et de mobilisation pour expliquer pourquoi la COP24 qui resssemble fort à un énième sommet technocratique est en fait un rendez-vous autant, voire plus, important que la COP21.


Une mobilisation toujours forte


La société civile, justement parlons-en. Cette COP23 n'a pas fait le plein coté chef d'Etat et de gouvernement mais les visiteurs se sont encore bousculés dans les allées de la conférence : selon la ministre de l'environnement allemande, la COP23 a acceuilli 72.000 participants dont 11.000 délégués et 1200 journalistes. Ce qui en fait la plus grande conférence internationale jamais organisée en Allemagne.


Pour une COP que tout le monde savait par avance "technique" et "de transition", cette fréquentation est remarquable. C'est encore une fois la preuve que le climat reste en haut de l'agenda : aucun autre sujet n'a la capacité de mobiliser aussi largement la communauté internationale.
Et cette mobilisation est plus que bienvenue au moment où les acteurs non-étatiques - entreprises, collectivités, régions, etc. - se placent à la pointe de l'action climatique. Comme c'est souvent la cas dans les COP, les évènements les plus intéressants et les progrès concrets n'étaient pas à chercher du coté des négociations mais dans le bouillonnement qui entourait la conférence.


Le charbon sur le banc des accusés


S'il fallait dégager une tendance forte parmi toutes ces initiatives, ce serait probablement celle-ci : les jours du charbon semble de plus en plus clairement comptés.


L'agenda et le lieu s'y prêtait : l'Allemagne reste un des pays européens les plus dépendants du charbon et les négociations pour former une nouvelle coalition après les élections fédérales du 24 septembre buttent notamment sur la fermeture de centrales à charbon. L'Allemagne a fait profil bas mais il est possible que la pression des ONG et même des entreprises à l'occasion de cette COP aident à faire pencher la balance.
La situation sera d'ailleurs un peu la même l'année prochaine avec une COP24 se déroulant dans une région charbonnière de la Pologne, elle-même très attachée à ce combustible.

Comme c'est presque rituel, des institutions financières ont profité de la COP pour annoncer leur intention de désinvestir du charbon ou plus largement des énergies fossiles. C'est par exemple le cas de Storebrand, le plus gros fonds de pension privé en Norvège.
Mais surtout cecette COP23 a vu naitre l'initiative "Powering past coal" : une coalition s'engageant à arreter toute production d'électricité à partir du charbon d'ici à 2030. Parmi les premiers membres, on trouve une vingtaine de pays dont certains dépendent encore largement du charbon comme le Danemark (24% de la production d'électricité), les Pays Bas (37%), le Portugal (29%) ou l'Italie (16%). Il s'agit donc pour eux d'un vrai engagement.
La coalition compte aussi une dizaine de régions ou provinces, dont deux états fédérés américains : l'état de Washington et l'Oregon.



Cette initiative a aussi pour effet d'isoler Donald Trump et ses rêves de renaissance du charbon. En effet, on trouve dans "Powering past coal" les voisins et les alliés les plus proches des États-Unis : Grande Bretagne, Canada, Mexique...


D'ailleurs, où sont les américains ?


Donald Trump n'était évidemment pas à Bonn, pas plus que Scott Pruitt ou Rex Tillerson. Rien de surprenant... Ce qui l'est plus c'est que le négociateur du département d'Etat a quitté la conférence au début de la deuxième semaine et que Tom Shannon, le chef de la délégation américaine... n'a tout simplement pas fait le déplacement.


Et lorsque les Etats-Unis étaient présents ils avaient apparemment du mal à s'entendre avec eux-même : il y a bien sur le mouvement "We Are Still In", la coalition d’États, de villes et d'entreprises qui soutient l'Accord de Paris et affirme représenter la moitié de l'économie américaine. Il y a aussi le seul événement officiel organisé par les Etats-Unis : un side-event pro-charbon.
Et entre les deux, il y a les diplomates américains qui semblent ne pas trop savoir où se mettre, en témoigne l'intervention assez convenue de Judy Garber, représentante des Etats-Unis in absentia, dans le segment de haut niveau : elle s'est bien gardé de ne serait-ce que prononcer le mot "charbon".

En tous cas, la diplomatie américaine n'a pas cherché à bloquer les négociations et c'est un grand soulagement. Après l'attaque de Trump contre l'Accord de Paris, tout le monde craignait que les Etats-Unis tentent de faire obstacle à la mise en oeuvre de l'Accord. Ce n'est pour l'instant pas le cas.

Publié le 17 novembre 2017 par Thibault Laconde




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Nucléaire et climat : quelques réflexions sur le positionnement des acteurs

Le recul du gouvernement sur l'objectif de 50% de nucléaire en 2025, annoncé le 7 novembre, a été justifié au nom de la lutte contre le changement climatique, plus particulièrement par un scénario de RTE prévoyant une augmentation des émissions de gaz à effet de serre en cas de fermeture trop rapide des réacteurs français.

Même si le climat est omniprésent dans les débats sur l'énergie, l'arbitrage entre nucléaire et émissions de gaz à effet de serre reste le plus souvent hypothétique. Il est très rare qu'il se présente réellement dans une décision politique. L'annonce de la semaine dernière et les prises de position qu'elle a entraîné étaient donc intéressantes à observer, voici quelques réflexions à ce sujet.


Des pro-nucléaires confortés dans leurs discours


L'air est connu : pour ses partisans, le nucléaire est une énergie indispensable si on veut réduire les émissions de gaz à effet de serre et lutter contre le changement climatique.
L'objectif de cet article n'est pas de discuter du bien-fondé de cette affirmation (et si vous vous apprêtez à taper un commentaire rageur à ce sujet je vous invite à passer votre chemin), contentons-nous de constater que les vertus climatique font évidemment partie du marketing nucléaire et que c'est de bonne guerre puisque, effectivement, l'atome est avec les renouvelables la seule production d'électricité décarbonée à notre disposition.

En choisissant en pleine COP23 de justifier le report de l'objectif de 50% au nom de la lutte contre le changement climatique, Nicolas Hulot a validé cet élément de langage et offert une tribune inespérée aux tenants de l'atome. Inutile de se voiler la face : la semain dernière, la communication pro-nucléaire a engrangé des points.
Plus qu'un coup de communication ponctuel, il est probable que cette séquence laissera une marque : il faut désormais fixer un nouvel objectif et le débat que cela va entraîner risque, malheureusement, d'être façonné autour d'une alternative caricaturale entre baisse des émissions et baisse du nucléaire.


Des anti-nucléaires marquent contre leur camps


Du coté des opposants, le piège était évident : il ne fallait pas entrer dans cette alternative. Pourtant  tout le monde n'est pas parvenu à l'éviter : certains ont vu dans l'augmentation des émissions, anticipée par les scénarios de RTE, un sacrifice acceptable pour baisser rapidement la part du nucléaire dans le mix électrique.

Là encore, il ne s'agit pas de se prononcer sur le fond, simplement de reconnaitre que, dans un débat qui se joue sur le plan des principes, cette prise de position est indéfendable. Pire, elle contribue à valider le discours des partisans du nucléaire, dans sa version la plus manichéenne : si vous n'êtes pas avec nous, vous êtes contre nous, donc contre la réduction des émissions de gaz à effet de serre, voire quasiment climatosceptique.

Il y a fort à parier que ces dérapages, même très marginaux, seront exploités par les pro-nucléaires pour tenter de discréditer toute remise en cause de l'atome. En fait, je ne serais pas surpris que leurs auteurs deviennent rapidement les idoles du camps opposé sur le thème "eux, au moins, ils assument"...


Pour les ONG, fallait-il vraiment parler de nucléaire pendant la COP23 ?


D'une manière générale, les organisations de protection de l'environnement ont réagi négativement à l'annonce de Nicolas Hulot. Certaines ont souligné que les scénarios de RTE constituaient une avancée en acceptant la baisse de la consommation électrique et en proposant des trajectoires de réduction de la part du nucléaire, d'autres se sont inquiétés des doutes que le gouvernement fait peser sur l'agenda de la transition énergétique française ou ont dénoncé l'utilisation du climat comme alibi pour soutenir l'atome... bref la plupart ont heureusement refusé d'entrer dans l'alternative baisse du nucléaire contre baisse des émissions.

Ces prises de position sont certes mieux inspirées que les précédentes mais je vous avoue qu'elles me paraissent encore assez malvenues. D'abord parce qu'elles ont contribué à détourner l'attention des questions climatiques et à étouffer l'écho médiatique d'une COP déjà bien pâlotte. N'y avait-il vraiment aucun sujet plus urgent à traiter ?
Google Trend comparaison "climat" et "nucléaire" pendant la COP23
Au milieu de la COP23, le nucléaire suscite plus d'intérêt sur l'internet français que le climat.
Ensuite, le nucléaire est la pomme de discorde par excellence. Jetée au milieu d'une COP, elle divise furieusement des organisations et des personnes qui pourraient très largement s'entendre sur la nécessité de réduire les émissions, de décarboner les transports, de passer à une société plus sobre, etc. Elle est donc un puissant frein à l'action et en regardant les échanges de la semaine dernière on a effectivement l'impression d'un grand gachi de temps et d'énergie.
Enfin, je n'ai pas l'impression que ces interventions aient ajouté à la clarté du débat. En témoigne l'attribution du "fossile du jour" à la France pour une décision qui est un arbitrage entre renouvelables et nucléaire, comment mieux tout mélanger dans l'esprit du public ?

C'est qu'en réalité ces réactions sont plutôt à usage interne. Les ENGO impliquées dans les conférences sur le climat sont souvent par ailleurs opposées au nucléaire, ou au moins composées de personnes qui le sont. Il était donc difficile pour elles de laisser passer le sujet en pleine COP23 : on se souvient par exemple que pendant la COP15, en 2009, la signature par le réseau Sortir du nucléaire d'un appel qui ne mentionnait pas le nucléaire avait été le déclencheur d'une grave crise au sein du mouvement.
Il faut aussi savoir que les organisations impliquées dans la lutte contre le changement climatique sont régulièrement approchées par des partisans du nucléaire en quête d'alliés. Paradoxalement, cela les incite souvent à prendre explicitement position contre l'atome afin de limiter le risque de récupération (par exemple, le Mouvement pour la justice climatique a suivi en France ce parcours).

Entre reflexe de la base salariée et militante et efficacité de la communication, l'équation est donc compliquée pour les associations. Mais les COP sont un des rares moments où elles peuvent parler de climat au grand public et je crois que c'est cet objectif qui aurait du l'emporter. Les ONG auraient mieux fait de ne pas s'attarder sur le recul du gouvernement ou de l'utiliser pour parler de climat plutôt que pour se lancer dans un débat sur le nucléaire.
Après tout cette annonce ne change pas l'objectif inscrit dans la loi de transition énergétique et il sera toujours temps d'avoir discussion plus tard. La COP elle n'a lieu qu'une fois par an.

D'une manière générale, le climat et le nucléaire (particulièrement en France) sont des problèmes graves qui méritent des discours sérieux et robustes. Vouloir parler de tout à la fois n'est pas la meilleure façon d'y arriver, les organisations actives sur ces deux sujets devraient peut-être apprendre à mieux séparer leurs interventions et être prêtes, lorsque c'est nécessaire, à choisir leur priorité.

Publié le 13 novembre 2017 par Thibault Laconde

Illustration : Fossil of the day via @FossiloftheDay



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50% de nucléaire en 2025 : prise de conscience attendue, naufrage démocratique

C'est donc fait : Nicolas Hulot, ministre de la transition énergétique, a enterré aujourd'hui l'objectif de réduire la part du nucléaire dans l'électricité française à 50% en 2025.

Une décision attendue


Cette annonce n'a rien d'une surprise. Évidemment toucher à l'atome est très compliqué en France. Évidemment, les objectifs climatiques nous interdisent de recourir aux énergies fossiles pour compenser la fermeture de réacteurs. Évidemment les économies d'énergies et les nouvelles capacités renouvelables, qui sont les seules alternatives responsables au nucléaire, ne sortent pas du chapeau... Mais surtout l'objectif de 50% de nucléaire en 2025 est très mal choisi parce qu'il fixe un objectif de production nucléaire relatif à la production totale, elle même très majoritairement nucléaire.

Alors que passer de 75 à 50% de nucléaire est en apparence, moyennement ambitieux, cela se révèle quasi-impossible mathématiquement dès qu'on rentre dans le détail.
Pour y arriver, il aurait fallu une baisse massive de la production nucléaire et/ou une hausse toute aussi massive de la production non-nucléaire sur une période qui, pour le monde de l'énergie, est un claquement de doigt. Je n'ai personnellement jamais rencontré un élu ou un conseiller d'élu qui prenne cet objectif au sérieux. Ce qui ne l'a pas empêché d'être soutenu et voté...

C'est pourquoi, si cette annonce n'a rien d'une surprise, elle a tout d'un naufrage démocratique.
Inscrit dans la loi de transition énergétique en 2015, défendu par Emmanuel Macron pendant sa campagne (il était d'ailleurs le seul candidat à le reprendre), garanti par l'entrée au gouvernement de Nicolas Hulot, l'objectif de 50% de nucléaire avait un poids politique impressionnant. Peut-on maintenant y renoncer sans discréditer le Parlement, le gouvernement et le suffrage universel qui, tous à leur manière, l'ont ratifié ?

Extrait du programme d'Emmanuel Macron (toujours en ligne)
Une chose est sure : le manque de sérieux et de réalisme en politique énergétique abîme la présidence Macron, comme Fessenheim avait abîmé avant elle la présidence Hollande.

Un nouveau saut dans l'inconnu...


Alors que va-t-il se passer maintenant ? La France semblait enfin s'être dotée d'une vision de moyen terme pour sa transition énergétique, en remettant en cause l'objectif de 50% de nucléaire elle repart de zéro.
Une programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) doit être adoptée l'année prochaine. Ce document doit fixer la trajectoire énergétique du pays pour les 5 années qui viennent et naturellement elle doit respecter la loi, dont les fameux 50% de nucléaire gravés dans la loi sur la transition énergétique, sans quoi elle risquerait l'annulation par le Conseil d'Etat. L'annonce d'ajourd'hui signifie donc qu'il va falloir revoir la loi de 2015 et reouvrir la porte aux interminables débats idéologiques pour ou contre le nucléaire, et à tous les lobbys.
Et c'est ainsi que ce qui aurait du être une discussion technique encadrée par des objectifs de la loi de transition énergétique menace de devenir une nouvelle foire d'empoigne.

Il ne faut désespérer de rien : peut-être que cette remise à plat donnera naissance à des objectifs mieux construits et tout aussi ambitieux. Mais même dans ce cas, ils ne disposeront pas de la légitimité d'un engagement de campagne validé par le suffrage universel. Et, en arrivant trop tard dans la mandat d'Emmanuel Macron, ils risquent encore une fois d'encourager une position attentiste des industriels : après tout, pourquoi investir sur une politique énergétique qui sera peut-être remise en cause par une alternance dans deux ans ?

La décision de renoncer à l'objectif de 50% de nucléaire est normale, elle était parfaitement prévisible... Elle montre que la classe politique française ne sait toujours pas parler d'énergie, ou peut-être ne comprend pas de quoi elle parle.
Cette impasse était évitable : il aurait fallu avoir un débat sérieux pendant la présidentielle. Pour l'avoir occulté, Emmanuel Macron et le gouvernement Philippe perdent aujourd'hui une bonne part de leur crédibilité. S'ils veulent éviter 5 nouvelles années d'immobilisme, il faut tirer les leçons de cet échec : le gouvernement doit livrer au plus vite une vision réaliste de la transition énergétique et s'efforcer de bâtir au moins un début de consensus autour d'elle. Le temps presse...


Publié le 7 novembre 2017 par Thibault Laconde



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