[Analyse] Quelle trajectoire pour le nucléaire français dans le cadre de l'accord Jadot-Hamon ?

Yannick Jadot, le candidat d'Europe Écologie les Verts à la présidentielle, s'est rallié à Benoit Hamon, le candidat du Parti Socialiste après l'adoption d'une plateforme commune. Celle-ci prévoit notamment une sortie du nucléaire en 25 ans. Pour évaluer la faisabilité de cette proposition et les efforts nécessaires à sa mise en œuvre, il est intéressant d'estimer le rythme auquel elle implique de fermer les centrales existantes.

Le projet Jadot-Hamon pose en fait deux jalons :
  1. La baisse du nucléaire à 50% du mix électrique en 2025 (confirmation d'un engagement de la loi de transition énergétique de 2015 même si aucune mesure n'a été prise pour sa mise en œuvre)
  2. Un arrêt du nucléaire après 25 ans, donc en 2042.
Essayons de mettre des chiffres là-dessus.

 

Quel parc nucléaire en France en 2025 ?


En 2025, le scénario utilisé par l'ADEME dans sa fameuse étude d'un mix 100% EnR en 2050 évalue la consommation d'électricité française un peu au-dessus de 400TWh par an contre 473TWh en 2015. D'autres études envisagent une baisse légèrement plus rapide ou une hausse (jusqu'à 600TWh pour certains d'entre-elles).
Retenons donc une consommation de 400TWh comme un objectif relativement ambitieux et imaginons que la France continue à exporter au niveau de 2015 (environ 60TWh par an). La production en 2025 serait donc de 460TWh. Si la part de l'atome y est de 50%, 230TWh devront être produits par des réacteurs nucléaires.

En 2016, le facteur de charge des réacteurs français a été de 69%. Ce chiffre est plus bas que la normale à cause des problèmes techniques rencontrés par le parc nucléaire français pendant la deuxième moitié de l'année. Prenons donc plutôt celui de l'année précédente : 75%.
A ce compte-là, la France devrait disposer en 2025 de 35GW de puissance nucléaire. Admettons que la sagesse l'emporte et que, au cas où, nous gardions en service deux réacteurs de 1200MW de plus que ce qui est strictement nécessaire. L'objectif de 50% d'électricité nucléaire signifie que la parc nucléaire français devrait se situer autour de 37.5GW en 2025.

Cela correspond à une baisse de 25.6GW par rapport au 63.1GW du parc actuel.
Notons au passage que l'objectif de 50% correspond à une baisse d'autant plus marquée que le facteur de charge est élevé et la consommation maitrisée. Paradoxalement, cet objectif sera donc plus délicat à atteindre si le parc nucléaire fonctionne bien et si la  France se convertit à la sobriété énergétique.


Trajectoire du parc nucléaire français


Le plan Jadot-Hamon implique donc :
  1. Une baisse de la puissance nucléaire française de 63.1GW à 37.5GW entre 2017 et 2025
  2. Une baisse de de 37.5GW à 0GW entre 2025 et 2042
En admettant que la baisse soit régulière, l'évolution du parc nucléaire français serait donc la suivante :
Trajectoire du parc nucléaire français dans le cadre de l'Accord EELV-PS


Le rythme de baisse du nucléaire est de 3.2GW par an entre 2017 et 2025 et 2.2GW/an ensuite.

On peut répéter l'exercice avec des hypothèses plus ou moins optimistes pour évaluer la sensibilité de la trajectoire à la consommation, à l'exportation et au facteur de charge :

Plan Jadot-Hamon de sortie du nucléaire français - étude de sensibilité
Dans le scénario haut, le rythme de baisse est de 1.6GW/an jusqu'en 2025 puis 3GW/an jusqu'en 2042. Dans le scénario bas, les fermetures de réacteurs s'enchainent au rythme de 4.3GW/an entre 2017 et 2025 et 1.7GW/an ensuite.
Vous pouvez consulter les hypothèses et les calculs correspondants à ces différentes trajectoires en cliquant ici.


Quelques comparaisons


Ces chiffres sont relativement abstraits. Pour mieux se rendre compte de ce qu'ils signifient comparons le scénario intermédiaire à la sortie du nucléaire allemande :

Sortie du nucléaire : plan Jadot-Hamon comparé à l'Energiewende allemand
On voit que ce serait une erreur de penser que l'Allemagne peut servir de modèle pour sortir la France du nucléaire en 25 ans. Outre que la situation économique et politique de notre pays n'est pas la même, le rythme de fermeture des réacteurs nucléaires français induit par l'accord Jadot-Hamon est beaucoup plus rapide que celui qu'a connu l'Allemagne depuis 2000. Même pendant la période 2011-2022 où la sortie du nucléaire allemande s’accélère, la baisse n'est que de 2GW/an.

Une autre comparaison intéressante est celle entre la trajectoire de l'accord Jadot-Hamon et celle d’une fermeture des réacteurs nucléaire à leur 40e anniversaire (dans l'hypothèse où aucun nouveau réacteur n'entre en service) :
Sortie du nucléaire : plan Jadot-Hamon comparé à la fermeture des réacteurs à 40 ans
On voit que le rythme de fermeture des réacteur est assez comparable dans les deux cas. C'est peut-être la logique qui a conduit à l'adoption d'un délai de 25 ans.
On peut cependant noter que, entre 2025 et 2039, la prolongation de certains réacteurs au-delà de leur 40e anniversaire serait indispensable.


Publié le 27 février 2017 par Thibault Laconde



Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


Quelques questions sur l'énergie dans l'accord entre Yannick Jadot et Benoit Hamon

Le candidat des écologistes, Yannick Jadot, a donc décidé de retirer sa candidature à la présidentielle au profit de celui du Parti Socialiste, Benoit Hamon. Ce ralliement fait suite à l'adoption d'une plateforme commune notamment sur la transition énergétique :
Accord PS-EELV sur l'énergie et le nucléaire
(Cliquez pour agrandir)

Sur l'énergie, l'accord prévoit notamment :
  • La baisse du nucléaire dans le mix électrique de 76% aujourd'hui à 50% en 2025 puis 0% en 2042
  • L'objectif de parvenir à 100% énergie renouvelable en 2050 (pour l'électricité mais aussi pour les autres usages : chauffage, transports... )
  • La création d'une "taxe carbone substantielle"
  • L'abandon de Cigeo, le projet d'enfouissement des déchets nucléaires à Bure
Alors que les principaux candidats à la présidentielle se contentent de se prononcer pour ou contre des décisions prises lors de cette mandature (fermeture des centrales à charbon, fermeture de Fessenheim, baisse du nucléaire à 50%) ou de la précédente (interdiction de l'exploitation du gaz de schiste), donnant l'impression d'une politique énergétique condamnée à se mordre éternellement la queue, ces propositions offrent une vision de long-terme. Il semble qu'un vrai choix sera offert au vote des français en avril prochain. Inutile de vous dire que je m'en réjouis...

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Voici donc quelques questions sur ces propositions qui, à mon sens, mériteraient d'être éclaircies :


1. Est-ce une prolongation de la durée de vie des réacteurs nucléaires jusqu'à 50 ans ?

En 2042, tous les réacteurs actuellement en services sauf les 2 de Chooz B et les 2 de Civaux auront déjà soufflé leur 50e bougie. Une sortie du nucléaire en 25 ans implique donc probablement de prolonger la durée de vie de certains des réacteurs actuels jusqu'à 50 ans, voire jusqu'à 60 comme le revendique EDF.
Est-ce un choix assumé ? Comment assurer la sécurité et le bon fonctionnement de ces réacteurs sans dépenser trop dans une filière destinée à disparaitre ? Quelle planning de fermeture serait compatible avec les deux objectifs de 2025 et 2042 ?


2. Que devient l'EPR ?

Un réacteur de troisième génération est en cours de construction en France à Flamanville, un autre en Finlande, deux en Chine et deux au Royaume Uni. Ces réacteurs sont prévus pour fonctionner pendant 60 ans.
L'EPR de Flamanville doit être mis en service fin 2018, il aurait donc une vingtaine d'années en 2042. Ce réacteur va-t-il être achevé puis retiré alors qu'il n'aura pas encore atteint la moitié de sa durée de vie ? Le chantier va-t-il être abandonné ?
Dans les deux cas, l'EPR va-t-il continuer à être proposé à l'export ? Comment maintenir un compétence technique sur un parc aussi réduit ?


3. Sortir du nucléaire en 25 ans, est-ce réaliste ?

Techniquement, c'est probablement faisable même si une sortie simultanée du nucléaire et des fossiles nécessite de mettre au point des solutions techniques et des modèles d'équilibrage encore balbutiants.
La question, c'est plutôt :
  • Est-ce réalisable économiquement ? Peut-on le financer ? Qui le finance d'ailleurs ? Même si cette politique était rentable à long-terme, elle nécessite des investissements à court-terme, l’État, les collectivités, les énergéticiens français ou les particuliers (selon le modèle choisi) ont-ils un capital ou une capacité d'emprunt suffisants ?
  • Est-ce faisable industriellement ? Dispose-t-on d'entreprises capables de déployer rapidement de nouvelles capacités renouvelables à cette échelle ? Si non, peut-on les faire naitre ? Ou envisage-t-on de dépendre d'équipements et de compétences importées ?
Ici il me semble important de comparer ce projet avec la sortie du nucléaire allemande. En apparence, le délai est à peu près le même : 22 ans pour l'Allemagne, 25 ans pour la France mais le parc français est trois fois plus important et nous ne disposons ni des excédents ni de la base industrielle de l'Allemagne. Le projet de sortie du nucléaire en France n'est pas un copier-coller de ce qu'ont fait les allemands, c'est un défi d'une toute autre ampleur :

Sortie du nucléaire prévue par l'Accord EELV-PS
(Pour plus de détails sur la courbe ci-dessus et l'évolution du parc nucléaire français induite par les objectifs de l'accord Jadot-Hamon, consultez cet article)



4. Quelle forme juridique prendra la décision de sortie du nucléaire ?

Comment éviter que la décision de sortie du nucléaire soit remise en cause en cas d'alternance ? Comment garantir une stabilité juridique aux entreprises qui investissent dans cette transition énergétique ?



5. Quelle alternative au projet d'enfouissement des déchets nucléaires ?

L'accord prévoit "la fin" du projet d'enfouissement de Bure, le stockage des déchets nucléaires en surface et l'étude d'autres options.
Le projet Cigeo est destiné à stocker des déchets nucléaires de haute et moyenne activité à vie longue (HAVL et MAVL). Aujourd'hui, la France a accumulé 3500 tonnes de HAVL et 46000 tonnes de MAVL. Même en cas d'arrêt du nucléaire, ces chiffres vont continuer à augmenter pendant 25 ans puis lors du démantèlement des centrales.
L'alternative la plus crédible à l'enfouissement est de bruler les déchets nucléaires dans des surgénérateurs. Le dernier à avoir fonctionné en France est Superphenix, arrêté en 1997 par la majorité vert-PS de l'époque. Cette solution n'est de toute façon pas compatible avec un arrêt du nucléaire en France.

Quelle solution alternative espère-t-on trouver ? Le stockage des déchets à Bure étant réversible pendant un siècle, pourquoi interrompre le projet ? Même si l'enfouissement n'est pas parfait, n'est-ce pas de notre responsabilité de préparer une solution qui limite les risques pour nos descendants au cas où aucune alternative ne serait trouvée ?


6. Qu'est-ce qu'une taxe carbone substantielle ?

Les projets de taxe carbone sont souvent vendus comme neutre fiscalement, c'est-à-dire que les sommes prélevées via la taxe carbone sont utilisées pour abaisser d'autres impôts. Ici ce n'est pas le cas puisque l'accord prévoit que cette taxe doit être "affectée à la transition écologique" (il me semblait avoir retenu de mes cours de finances publiques un principe de non-affectation, mais passons).
Comment faire accepter ce projet là où tant d'autres ont échoué ? Quel serait son montant et son assiette ? Quel accompagnement pour les entreprises et les salariés des activités émettrices de gaz à effet de serre ? Comment éviter que ces activités soient simplement délocalisées ? Comment ce projet fonctionnera-t-il avec les systèmes déjà existants comme le marché européen du carbone ? Comment éviter une nouvelle censure du Conseil Constitutionnel ?


A vous de jouer !


Si vous pensez aussi que ces questions méritent une réponse, je vous invite à les poser à Yannick Jadot et Benoit Hamon sur Twitter. Il vous suffit de cliquer sur le bouton "Tweet" en dessous de la question qui vous intéresse :

"Bonjour @yjadot @benoithamon. Votre projet de sortie du nucléaire signifie-t-il que les réacteurs actuels fonctionneront au-delà de 50 ans ?"



"Bonjour @yjadot @benoithamon. Avec la sortie du nucléaire que vous proposez que devient l'EPR ? Doit-on abandonner le projet de Flamanville ?"



"Bonjour @yjadot @benoithamon. Quel montage financier et industriel envisagez-vous pour remplacer le nucléaire en 25 ans ?"



"Bonjour @yjadot @benoithamon. Comment comptez-vous éviter que la décision de sortie du nucléaire soit remise en cause en cas d'alternance ?"



"Bonjour @yjadot @benoithamon. Vous voulez abandonner l'enfouissement des déchets nucléaires. Quelles alternatives envisagez-vous ?"



"Bonjour @yjadot @benoithamon. Qu'entendez-vous par "taxe carbone substantielle" ? Comment éviter l'échec des projets précédents ?"




Publié le 24 février 2017 par Thibault Laconde



Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.




A l'intention des "haters" de la transition énergétique allemande

En 2000, l'Allemagne a décidé de se passer d'énergie nucléaire et s'est donné deux décennies pour y parvenir. Depuis la part de l'atome dans le mix électrique allemand est tombée de 29.5% à 13.1% tandis que les renouvelables bondissaient pour atteindre à 29.5%. Les énergies fossiles quant à elles ont reculé de 7 points (contre 1 en moyenne dans l'OCDE et 3, par exemple, aux États-Unis). Dans le même temps, le prix de gros de l'électricité a baissé et l'Allemagne qui devait acheter du courant en 2000 est devenue la première exportatrice européenne.
Revers de la médaille : la part du charbon reste élevée - avec de graves conséquences environnementales, les politiques de soutien aux renouvelables tâtonnent et les coûts sont supportés, via une taxe, par les ménages qui payent leurs kWh presque deux fois plus chers que les français. Reste que l'Energiewende est probablement la politique énergétique la plus ambitieuse depuis un quart de siècle et qu'il a jusqu'à présent atteint ses objectifs.


Pourquoi tant de haine ?


Pourquoi tant de français critiquent-ils la sortie du nucléaire allemande ?
Et pourtant, la transition énergétique allemande n'en finit pas de susciter des débats enflammés. Aucun des sujets que je traite n'attire autant de réponses et de commentaires, parfois très virulents.
C'est d'autant plus embêtant que la loi de Godwin semble avoir un corollaire pour l'Energiewende : "plus une discussion sur l'énergie dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant l'Allemagne s’approche de 1". Beaucoup trop d'échanges dérivent ainsi vers la transition énergétique allemande et se terminent sur des empoignades qui n'ont pas grand chose à voir avec le sujet initial.
 
Au sein de la communauté française qui s'intéresse au climat et à l'énergie, il y a manifestement un petit nombre de personnes irréconciliables avec la politique énergétique allemande. Et ils se montrent très actifs pour interpeller ceux qui ne partagent pas leur abhoration pour tout ce qui se fait outre-Rhin. Pas plus tard que ce matin, un tweet sur une étude allemande sans lien direct avec la sortie du nucléaire m'a ainsi valu une bonne cinquantaine de réponses...
En soi, ça ne me pose pas vraiment de problème du moment que le ton reste courtois (ce qui est généralement le cas). C'est la répétition incessante des mêmes arguments qui est vite fatigante. Cet article vaut donc réponse collective.


L'Allemagne n'a pas fait le choix du charbon contre le nucléaire


Ces critiques reposent presque toujours sur la même erreur : elles semblent croire qu'en 2000 l'Allemagne avait le choix entre sortir du nucléaire ou sortir charbon. Les allemands auraient alors cédé à une peur irrationnel et décidé d'abandonner le nucléaire plutôt que le charbon, dont l'utilisation fait pourtant courrir à l'humanité le risque d'une changement climatique catastrophique.

Cette représentation n'est pas seulement une réécriture de l'histoire, elle dénote une grave incompréhension de ce qu'est une politique énergétique : une politique énergétique, c'est d'abord un choix de société qui nécessite un certain consensus. On peut combler des lacunes industrielles, inventer des solutions techniques ou faire des arbitrages économiques, mais sans un minimum d'accord au sein de la population, des collectivités, des entreprises et des administrations une politique énergétique n'est qu'une déclaration d'intention. L'épisode de Fessenheim en France en est un bel exemple.

En 2000, l'Allemagne ne pouvait pas décider de sortir du charbon. Même si techniquement, industriellement et économiquement ce choix aurait été aussi viable que la sortie du nucléaire, politiquement le consensus n'existait pas. Le poids économique du charbon en particulier dans les länder défavorisés de l'est rendait cette politique impossible. C'est toujours le cas aujourd'hui mais beaucoup de travail a été fait et une fin du charbon n'est plus taboue.
En 2000, l'Allemagne n'a pas choisi la sortie du nucléaire contre la sortie du charbon, cette alternative n'existe que dans la tête de ceux qui veulent la critiquer. Les allemands n'avaient le choix qu'entre la sortie du nucléaire et le laissez-faire.


Même mal inspiré, l'Energiewende a ouvert la voie


On peut éventuellement contester leur choix. Ce serait à mon avis une perte de temps : l'aversion des allemands pour le nucléaire est issue de leur histoire très particulière, nous n'avons pas forcément à la partager mais ce n'est pas non plus à nous de leur dicter la conduite à suivre. Encore une fois, une politique énergétique est avant tout un choix de société, elle découle de préférences subjectives, propres à chaque époque ou chaque population. Rien ne prouve que notre vision des choses soit supérieure à celle de nos voisins.

Il me semble cependant que nous pourrions nous entendre sur au moins un mérite de la transition énergétique allemande : elle a ouvert la voie. Lorsque j'étais étudiant à Supélec on nous apprenait qu'aucun réseau électrique ne pourrait supporter plus de 2% d'énergies intermittentes. Une dizaine d'années plus tard, le solaire et l'éolien représentent presque un tiers du mix électrique allemand avec parfois des incursions jusqu'à 80%...
Les allemands ont démontré par la pratique qu'un grand pays industriel peut dépendre massivement d'énergies renouvelables sans que ni son réseau électrique ni son économie ne s'effondrent. Je ne suis pas certain que la Chine, par exemple, investirait dans les renouvelables comme elle le fait aujourd'hui si l'Allemagne n'était pas passée en premier.

Le développement des énergies renouvelables n'a pas permis aux allemands de baisser significativement leur consommation de charbon - politiquement ils ne le pouvaient pas. Mais elle a montré au reste de la planète comment s'y prendre. Au lieu de perdre notre temps à questionner un choix qui ne nous appartient pas, nous ferions mieux d'essayer d'en apprendre quelque chose pour résoudre nos propres problèmes.


Publié le 21 février 2017 par Thibault Laconde

Illustration : By Crux (Own work) [CC BY-SA 2.5], via Wikimedia Commons


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


[Analyse] Fin 2016, pour la première fois depuis 5 ans, la France a acheté de l'éléctricité à l'étranger

Entendons nous bien : importer de l'électricité n'à rien d'exceptionnel, notre pays le fait quotidiennement mais d'habitude nous vendons plus à nos voisins que nous n'achetons. En novembre 2016, cependant, le montant des importations a été supérieur au montant des exportations : la France a acheté pour 206 millions d'euros d'électricité et n'en a vendu que pour 179 millions, soit un déficit de 27 millions d'euros. En décembre rebelote avec un déficit de 21 millions d'euros.
C'est la première fois depuis la vague de froid de février 2012 que la France est obligée de payer ainsi pour se fournir en électricité.


La France perd sa place de première exportatrice d'électricité au profit de l'Allemagne


L'événement est remarquable. En effet, notre pays était jusqu'à l'année dernière le premier exportateur d'électricité européen (et probablement mondial). En 2015, nous avons vendu 72TWh à nos voisins et nous n'avons acheté que 9TWh, soit un solde net de 63TWh - l'équivalent de la production annuelle d'une petite dizaine de réacteurs nucléaires. Cet excédent a rapporté 2.3 milliards d'euros à la France.

En 2016, l'Allemagne a doublé la France pour devenir première exportatrice d'électricité en Europe
L'année dernière, les exportations d'électricité françaises se sont effondrées de 36% avec un solde de 39TWh. En valeur, la chute est encore plus brutale : -54%.
Cet essoufflement coûte à la France sa première place : l'Allemagne, dont les exportations ont été presque multipliées par 10 en 5 ans, est désormais la première exportatrice d'électricité européenne.

La baisse des exportations françaises s'explique par les problèmes techniques rencontrées par EDF : au deuxième semestre de 2016 jusqu'à un tiers des réacteurs français ont du être mis à l’arrêt.
Cette situation n'est pas inédite : en 2009-2010, EDF avait déjà connu une forte dégradation de la disponibilité du parc nucléaire. A l'approche de l'hiver 2009, 18 des 58 réacteurs nucléaires français étaient à l’arrêt et, les mêmes causes produisant les mêmes effets, les exportations d'électricité françaises s'étaient déjà effondrées.


Dégradation des termes de l'échange


Ces épisodes d'indisponibilités sont transitoires même s'ils sont probablement amenés à devenir de plus en plus fréquents avec le vieillissement du parc nucléaire français. Les chiffres révèlent cependant un autre phénomène peut-être plus préoccupant.
En novembre et décembre 2016 la France a été déficitaire en valeur (respectivement de 27 et 21M€) alors qu'elle était excédentaire en volume (de 528MWh en novembre et d'un tout petit 8MWh en décembre). Curieux, donc : nous vendons de l'électricité mais à la fin c’est nous qui payons...

Bilan des exportations d'électricité françaises en 2016, en volume (MWh) et en valeur (€)


Une seule explication possible : l'électricité que nous achetons est, en moyenne, plus chère que celle que nous vendons. Ce n'est pas nouveau mais l'écart a doublé en 2016.
En 2015, la France exportait à 37.6€/MWh en moyenne et importait à 44.2€/MWh. En 2016, la France ne vendait plus son électricité qu'à 32.5€/MWh en moyenne alors qu'elle achetait à 46.3€/MWh.
Pas de jaloux : nous sommes maintenant dans cette situation vis-à-vis de tous nos voisins sans exception. Tous nous vendent leur électricité plus chère qu'ils achètent la notre et pour tous l'écart se creuse. Mention spéciale à la perfide Albion qui parvient à nous vendre des MWh deux fois plus chers que ceux qu'il nous achète.

La France exporte de l'électricité à bas coût et importe de l'électricité chère

Il y a probablement plusieurs explication à ce phénomène. L'importance du parc nucléaire français est l'une d'elle : avec le développement des renouvelables, le prix de l'électricité devient plus volatil, or un réacteur nucléaire est peu manœuvrable, il ne peut pas être mis en route pour profiter d'un prix de l'électricité momentanément élevé, pas plus qu'il ne peut être arrêté si les cours descendent pour quelques heures en dessous de son coût de fonctionnement.
En d'autres termes, qu'elle demande ou offre de l'électricité la France est obligée de prendre le prix qui lui est proposé là où les pays qui disposent d'un parc plus flexible ont l'alternative d'augmenter ou réduire leur production. Il n'est donc pas étonnant que nous soyons les dindons de la farce.

Comme d'habitude, les données utilisées peuvent être consultées ici. Tous les chiffres utilisés dans cet article sont tirés de la base de données des douanes (utilisez le code NC8 27160000 pour les retrouver).


Publié le 16 février 2017 par Thibault Laconde


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


Le nouveau paysage climatosceptique américain

Interrogés par le Sénat, les poids-lourds du gouvernement Trump ont tous reconnu l'existence du changement climatique et le rôle de l'homme. Dans les cabinets des élus les plus radicaux, dans les tabloïds de Rupert Murdoch et au fond des entrailles du web, une contre-offensive se prépare. Une bataille d'arrière-garde, peut-être la dernière ?


La victoire de Trump laisse les extrémistes isolés au sein de la droite américaine


En apparence, l'élection de Donald Trump est un triomphe pour tous ceux qui depuis des années s'opposent à la politique climatique menée par Barack Obama. Le nouveau président s'est régulièrement attaqué au consensus scientifique dans les termes outranciers qu'il affectionne tant et dans l'heure qui a suivi son arrivée au pouvoir il a annoncé la fin du Climate Action Plan et la relance des projets d'énergies fossiles.

Cependant on ne peut pas s'empécher de remarquer que les nominés de l'administration Trump ont tous, ou presque, reconnu l'existence du changement climatique et le rôle des activités humaines lors de leurs auditions devant le Sénat. Cette position reflète l'évolution de l'opinion américaine : même parmi les électeurs de Donald Trump, ceux qui doutent du changement climatique sont largement minoritaires.
Scott Pruitt, futur patron de l'agence de protection de l'environnement, qui passe pourtant pour un opposant acharné de la lutte contre le changement climatique, a par exemple reconnu que "la science nous indique que le climat change et que les activités humaines ont un impact sur ce changement." Rex Tillerson, ex-PDG d'Exxon Mobil et nouveau Secrétaire d’État, a affirmé que "le risque d'un changement climatique existe. Et que ses conséquences seraient suffisamment sérieuses pour rendre des actions indispensables. Le débat public semble principalement porter sur la nature de ces actions." 

Ces déclarations peuvent sembler bien tièdes, elles tranchent pourtant nettement avec le rejet radical du consensus scientifique sur le climat qui semblait encore récemment la marque de fabrique du parti républicain. L’inénarrable James Inhofe a semblé bien seul lorsqu'il a essayer de transformer l'audition de Scott Pruitt en une tribune contre la "fraude" climatique. Et il n'a obtenu aucun signe de sympathie de la part du futur patron de l'EPA.
Globalement, les futurs membres du cabinet Trump ont posé les bases d'un débat sain, dans lequel les politiques acceptent le consensus scientifique et se concentrent sur leur domaine de compétence : les actions à mettre en place et les moyens à y consacrer. On n'est pas tiré d'affaire pour autant mais c'est un vrai progrès.


Vers un baroud d'honneur au printemps ?


Évidemment cette évolution du discours a de quoi enrager la poignée d'individus qui mènent une guerre personnelle contre l'idée même de changement climatique anthropique.
Myron Ebell en a offert un exemple éclatant la semaine dernière. Lobbyiste engagé de longue date contre toute politique climatique et pressenti pour diriger l'EPA avant semble-t-il de tomber en disgrâce, Ebell s'est offert une tournée européenne au cours de laquelle il n'a cessé de mettre la pression sur le président Trump, allant jusqu'à prédire un affrontement Trump-Tillerson sur la sortie de l'Accord de Paris.

Cet épisode montre qu'il existe une fracture au sein de la droite américaine entre ceux qui acceptent les conclusions des scientifiques sur le climat et ceux qui les rejettent. Et que les premiers semblent l'emporter sur les seconds.
Mais ceux-ci n'ont certainement pas dit leur dernier mot. Ils bénéficient tout de même d'une dynamique avec l'élection de Donald Trump et ils peuvent encore compter sur un réseau d'organisations et d'individus aguerris par des années d'activisme.

Une première contre-offensive semble déjà prendre forme en ciblant tout particulièrement la NOAA, l'agence océanographique américaine. Dimanche dernier, le Mail on Sunday, un tabloïd britannique, clamait :

Les données de la NOAA manipulées pour forcer l'adoption de l'Accord de Paris sur le climat ? Article du "mail on sunday" attaquant la NOAA.
"Révélations : Comment les chefs d’États du monde entier ont été trompés sur le changement climatique"

Rien que ça...

Je ne reviens pas en détail sur le fond de l'article. Il a été largement démonté ailleurs et on a pu se rendre compte qu'il repose essentiellement sur l'incapacité du journal à comprendre l’échelle d'un graphique.
Comme il se doit, ce pseudo-scoop a été salué par le Comité des sciences de la Chambre des représentants, qui s'illustre en citant plus souvent des sites complotistes que des revues scientifiques. Il fera sans doute un excellent angle d'attaque pour mettre la recherche publique américaine au ban des accusés et vilipender l'Accord de Paris dans les prochaines semaines.

La pression va probablement continuer à monter. On peut s'attendre à ce qu'elle culmine en avril, en effet :
  • L'objectif principal est de mettre la pression sur Donald Trump pour qu'il tienne sa promesse et sorte de l'Accord de Paris dans les 100 premiers jours de son mandat donc au plus tard mi-avril,
  • Le 22 avril, se dérouleront un peu partout dans le monde des marches pour la science qui mettront probablement le climat et d'autres sujets scientifiques controversés dans l'actualité,
  • Sans oublier que le 23 avril, nous autres français auront peut-être l'honneur douteux d'avoir au second tour de la présidentielle une candidate qui a voté contre la ratification de l'Accord de Paris.
Tout le monde sur le pont et haut les cœurs ! Le négationnisme climatique tel que nous l'avons connu depuis une vingtaine d'années est en voie de disparition, y compris dans son bastion du parti républicain. Ce que nous allons vivre maintenant est peut-être son dernier spasme.


Publié le 7 février 2017 par Thibault Laconde


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


L'art et la manière de lire les statistiques sur la transition énergétique et les renouvelables

A part la grippe et la fin des bonnes résolutions, vous savez ce qui arrive à ce moment de l'année ? Les comptes, statistiques et autres bilans quantitatifs de l'an passé.
L'énergie n'y échappe pas mais se distingue souvent par une mauvaise compréhension des chiffres voire de grossières erreurs dans leur interprétation. Voici deux pièges dans lesquels les commentateurs tombent régulièrement.


Premier piège : puissance n'est pas énergie, capacité n'est pas production


Une première erreur trèèèèèèès classique lorsque l'on parle de renouvelables consiste à mélanger puissance et énergie.
La différence entre puissance et énergie est un peu la même que celle entre distance et vitesse :  la puissance est l'énergie fournie par unité de temps comme la vitesse est la distance parcourue par unité de temps. L'énergie produite est le service réellement rendu par une centrale électrique, la puissance maximale mesure sa capacité théorique à rendre ce service. Il existe un lien entre les deux mais il n'est pas simple : la puissance vous renseigne autant sur la production réelle d'énergie que les 190km/h en pointe de votre voiture vous renseignent sur le temps qu'il faut pour traverser Paris un vendredi soir.
De plus, la puissance d'une éolienne ou d'un panneau solaire, contrairement à celle d'une centrale thermique ou d'une turbine hydroélectrique, dépend largement de facteurs extérieurs. Par conséquent, les chiffres annoncés par les constructeurs (par exemple les watt-crêtes d'un panneau solaire) sont évalués dans des conditions standards rarement atteintes dans la vraie vie.

Et pourtant, lorsqu'on quantifie les renouvelables, on entend beaucoup plus souvent parler de puissance que d'énergie. Pourquoi ?
Tout simplement parce que ce chiffre est plus flatteur que la production réelle. Les "nouvelles énergies" ont en général un facteur de charge plus faible que les autres, c'est-à-dire que, à puissance équivalente, l'énergie produite est inférieure. En usage normal, une centrale thermique ou nucléaire de 1GW produit de l'ordre de 7000GWh par an, un parc éolien de même puissance fournira plutôt 2500GWh et ce sera encore moins pour le solaire.
Parler de puissance plutôt que d'énergie est donc un "truc" pour embellir ses efforts (les indiens, par exemple, l'avaient fait lors de la COP21) ou donner à bon compte l'impression flatteuse d'une transition énergétique en marche. Ainsi, en 2014 le solaire et l'éolien fournissaient en tout et pour tout 5% de l'électricité mondiale... mais représentaient 12% de la puissance installée. En sens inverse, le nucléaire, par exemple, représentait 7% de la capacité mais 11% de la production réelle d'électricité.

Jusqu'à là c'est de bonne guerre. Mais il arrive aussi fréquemment que des chiffres concernant la puissance se transforment soudainement en données sur la production réelle d'énergie.
Pour un exemple (parmi beaucoup d'autres) comparez le titre de cet article à sa première phrase :

Exemple d'erreur sur les chiffres des renouvelables : confondre énergie et puissance

Pour résumer :
  • Si on vous parle "énergie", "production" ou "électricité" et que l'unité est le Watt-heure (ou le kWh, MWh, GWh, TWh...) : il s'agit d'une production réelle sur une période de temps donnée. La comparaison entre différentes sources est possible, sur la même période de temps évidemment. 
  • Si on vous parle "puissance" ou "capacité" et que l'unité est le Watt (ou le kW, MW, GW), il s'agit d'une production instantanée théorique : Prudence ! Sans autres détails, ce chiffre ne vous apprend pas grand chose et les comparaisons entre différentes sources sont risquées. 
...Et si les deux sont mélangés, il est temps de changer de journal.



Deuxième piège : électricité, énergie finale, énergie primaire


L'électricité c'est bien, mais ce n'est pas tout : nous consommons de l'énergie sous beaucoup d'autres formes. Quelle est la part des renouvelables dans cette consommation totale d'énergie ? On ne fait pas plus simple comme question, non ? Et pourtant...
D'un point de vue physique, on peut parfaitement comparer l'énergie chimique extraite d'un puits de pétrole ou d'une mine de charbon à celle qui sort sous forme électrique d'une éolienne ou d'une centrale nucléaire. Mais, d'un point de vue pratique, on mélange des torchons et des serviettes.

Comment comparer une production éolienne ou solaire à des chiffres sur le pétrole ou le charbon ?A l'exception de la biomasse (bois-énergie, agrocarburant, méthanisation...), les énergies renouvelables produisent presque exclusivement une énergie finale, c'est-à-dire directement utilisable pour satisfaire nos besoins : l'éolien, le photovoltaïque et l'hydraulique fournissent de l'électricité, le solaire thermique de la chaleur...
Ce n'est pas le cas pour les énergies fossiles : il faut d'abord extraire le charbon, le pétrole ou le gaz puis le transformer en chaleur, en électricité ou en mouvement dans un moteur, ce qui demande du temps et entraîne des pertes.
Le nucléaire, lui, est intermédiaire : il faut d'abord extraire la matière fissible mais celle-ci n'est en général pas comptabilisée dans les bilans énergétiques. Comme pour les renouvelables, lorsqu'on parle d'énergie nucléaire, on parle en général d'électricité.

Il n'y a pas de façon incontestable pour comparer la production d'énergie (finale) renouvelable à celle d'énergie (primaire) fossile. Il existe deux philosophies :
  1. Soit on comptabilise l'énergie électrique réellement produite sans se poser de question : 1kWh d'électricité éolienne ou solaire vaut 1kWh de pétrole brut ou de charbon (ou 3.6 millions de Joules ou 0.000086 tonnes équivalent pétrole). Point.
  2. Soit on comptabilise l'énergie finale à hauteur de l'énergie primaire qui aurait été nécessaire pour la produire. Comme le rendement des centrales thermiques est de l'ordre d'un tiers, 1 Joule d'électricité éolienne, par exemple, vaudra donc 3 Joules de pétrole.
Si c'est la première option qui est choisie, évidemment, la part des renouvelables et du nucléaire semblera beaucoup plus faible toute chose égales par ailleurs.

Jusqu'à là vous suivez ?
Très bien, parce que c'est là que ça devient retors : certaines statistiques prennent la seconde option pour le nucléaire mais la première pour les renouvelables. C'est le cas notamment pour les données fournies par l'Agence Internationale de l'Energie et l'administration américaine de l'énergie (EIA). Cette méthode a pour effet de donner une image déformée du mix énergétique au détriment des renouvelables, celles-ci apparaissant bien moins importantes qu'elles sont en réalité.

En conclusion : évaluer la part des énergies renouvelables dans la consommation totale d'énergie nécessite des conventions de calcul qui peuvent influencer fortement le résultat. Il vaut mieux lire ce qui est écrit en petits caractères avant de tirer des conclusions...


Publié le 30 janvier 2017 par Thibault Laconde


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


10 accès au Sulitest et à Carbon Warfare offerts pour fêter les 2.000.000 de lectures

Le 14 janvier dans la soirée, Énergie et Développement a franchi la barre des 2.000.000 de visites. Je n'aurais jamais cru qu'on pouvait attirer autant de lecteurs en parlant de climat et d'énergie...
Je ne vais pas épiloguer, 2 fois par mois ça ferait trop, j'ai juste eu envie de vous remercier pour votre fidélité. D'où l'idée d'un jeu...

Retrait de l'Accord de Paris sur le climat : quelles options pour l'Amérique de Trump ?

Comment Donald Trump peut-il faire sortir les Etats-Unis de l'Accord de Paris
Celui qui deviendra demain le 45e président des États-Unis n'a jamais fait mystère de son opposition à la lutte contre le changement climatique et de son soutien aux énergies fossiles. Pendant les 100 premiers jours de son mandat, Donald Trump a promis de démanteler les politiques de réduction des émissions mises en place par Barack Obama et "d'annuler l'Accord de Paris".
Mais même l'homme le plus puissant du monde libre *grattement de gorge* ne peut pas annuler seul un accord international signé par 193 pays. Tout au plus il peut en retirer son pays en espérant que d'autres suivront.

Comment le président Trump peut-il s'y prendre pour retirer les États-Unis de l'Accord de Paris ? Et peut-on s'attendre à ce qu'il le fasse ?


Comment les États-Unis peuvent-ils sortir de l'Accord de Paris ?

L'option légaliste (via l'article 28 de l'Accord de Paris)


L'Accord de Paris est entré en vigueur le 4 novembre et il a été ratifié pour les États-Unis par un executive agreement du président Obama. Or pacta sunt servanda, ou pour le dire selon les termes de l'article 26 de la Convention de Vienne : "Tout traité en vigueur lie les parties et doit être exécuté par elles de bonne foi".
En théorie, donc, les États-Unis doivent respecter l'Accord de Paris et ne peuvent s'en retirer que selon la procédure prévue par l'Accord lui-même. Celle-ci se trouve à l'article 28 et prévoit que l'Accord ne peut pas être dénoncé pendant les 3 années qui suivent son entrée en vigueur et et que la dénonciation prend effet un an après sa notification.
En clair, les États-Unis ne pourraient pas sortir de l'Accord de Paris avant le 4 novembre 2020, c'est-à-dire à la toute fin du premier mandat de Donald Trump.


L'option légaliste (via la dénonciation de la CCNUCC)


Une autre méthode pour sortir de l'Accord de Paris serait de dénoncer non pas l'Accord mais la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques. La CCNUCC, adoptée en 1992, est la base des négociations internationales sur le climat et un pays qui en sortirait quitterait automatiquement l'Accord de Paris (cf. art. 28 al. 3 de l'Accord).
Cette méthode a un avantage : elle est plus rapide. Pour la CCNUCC le délai de trois ans après l'entrée en vigueur est passé depuis longtemps, il ne reste plus qu'un préavis d'un an. En théorie, les États-Unis pourraient donc quitter la Convention et l'Accord de Paris dès le 20 janvier 2018.

Une différence significative tout de même : la CCNUCC n'a pas été signée par un démocrate ami des arbres mais par George Bush père, et elle a été ratifiée dans les formes par le Sénat américain. C'est aussi un des textes internationaux les plus universels avec 196 États-membres, en sortir isolerait gravement les États-Unis.


L'option unilatérale


Ici un préalable un peu technique s'impose. Il faut bien comprendre une chose : un traité international comme l'Accord de Paris se trouve à l'intersection de deux ordres de juridiction : le droit national et le droit international. En cas de conflit, le droit international prime en principe sur le droit national, comme le dispose l'article 27 de la Convention de Vienne ou, aux États-Unis, l'article 6 al. 2 de la Constitution.
Dans le cas de l'Accord de Paris, il existe de plus un doute sur la légalité (au regard du droit national) de sa ratification par le président Obama. En effet celui-ci a choisi de ne pas passer par le Sénat ce qui n'est possible que pour les accords internationaux relevant des compétences de l’exécutif. La lutte contre le changement climatique est-elle une compétence du président ? Ce n'est pas certain et la Cour Suprême doit encore se prononcer à ce sujet dans une autre affaire (West Virginia v. EPA). Mais ces disputes ne changent rien du point de vue du droit international : comme le confirme l'art. 46 de la Convention de Vienne un texte international reste valable même si sa ratification a violé les règles nationales sur la compétence pour conclure des traités.
En résumé, du point de vue du droit international, les États-Unis sont déjà irrévocablement engagés et les deux voies présentées plus haut sont les seules qui permettent de quitter légalement l'Accord de Paris.

Cependant si le président Trump décide de s'affranchir du droit international une troisième option s'offre à lui : il peut annuler purement et simplement l'executive agreement par lequel le président Obama a ratifié l'Accord de Paris. Ou bien attendre que la Cour Suprême (à majorité républicaine) l'invalide.
Il pourra ensuite laisser l'Accord prendre la poussière (comme ce fut le cas pour le Protocole de Kyoto) ou bien relancer un processus de ratification et soumettre le texte au Sénat, qui le rejetterait très certainement. Kevin Cramer, qui conseillait Donald Trump sur les questions d'énergie pendant la campagne, a laissé entendre que ce serait au Sénat de porter le coup fatal à l'Accord de Paris.
Bien que conforme au droit américain, cette façon de procéder viole évidemment le droit international. Mais qui peut contraindre les États-Unis ?

En apparence, cette option diffère des précédente seulement par un désengagement immédiat. Cependant sa portée politique serait autrement plus dévastatrice : elle ferait passer le message que les engagements internationaux des États-Unis s'inclinent devant le bon vouloir du président, au-delà de la lutte contre le changement climatique c'est l'idée d'un ordre international régi par le droit qui serait remis en cause.


L'option passive-aggressive


Mais à quoi bon quitter l'Accord de Paris ? Au fond, personne ne peut obliger un État à tenir ses engagements, surtout s'il s'agit de la première puissance mondiale. D'ailleurs les engagements pris dans les (I)NDC lors de la COP21 ne sont pas juridiquement contraignants...
Une dernière possibilité serait donc tout simplement d'ignorer l'Accord de Paris et les engagements climatiques du président Obama. Elle pourrait être complétée par une sortie de l'Accord par une des voies décrites dans les paragraphes précédents.

Dans tous les cas, et particulièrement pour les trois derniers, le retrait des États-Unis marquerait une volonté de rupture avec la communauté internationale qui irait au-delà de la seule question du climat. Y a-t-il une chance que le président Trump s'engage réellement dans cette voie ?


Partira, partira pas ?


Évidemment, il n'existe aucune certitude. Donald Trump a fait beaucoup de promesses en n'hésite jamais à se contredire. A la veille de son inauguration, il apparaît complètement imprévisible...
Il s'est engagé fermement pour une sortie de l'Accord de Paris pendant sa campagne mais il a semblé adoucir son discours après son élection. Et, sur ce sujet comme sur d'autres, les membres qu'il a choisi pour son cabinet semblent plus modérés que lui (ce qui, certes, n'est pas très difficile). Après un moment de sidération, beaucoup d'acteurs de la lutte contre le changement climatique affichent désormais un prudent optimisme, ou un pessimisme modéré.

Autant le dire tout de suite : je ne partage pas cette opinion. Je m'attends à ce que le président Trump tienne sur ce sujet la promesse du candidat et tente très vite de quitter l'Accord de Paris.
Pourquoi ? Parce que Donald Trump prend le pouvoir en étant déjà impopulaire et sous le regard d'un Congrès qui ne lui est acquis que sur le papier, l'appareil du parti Républicain restant très méfiant. Avec ce capital politique limité, il ne pourra pas tenir la majorité de ses promesses. Pour conserver le soutien de la base d'électeurs très engagés qui l'a porté au pouvoir, le nouveau président devra entretenir l’apparence d'une rupture en mettant en scène des annonces spectaculaires. 
La sortie de l'Accord de Paris est un candidat idéal pour cela : cette décision peut être prise rapidement par le président seul et, dans son esprit, elle ne coûte probablement pas grand chose. Au contraire elle satisferait le parti Républicain, ses élus et ses donateurs. Même les réactions indignées, mais probablement peu suivies d'effets, que cette décision susciterait dans la communauté internationale pourraient être mises à profit : comment mieux symboliser une Amérique qui impose à nouveau ses règles à la planète ?

En bref, je ne serais pas surpris que la sortie de l'Accord de Paris fasse partie des toutes premières décisions de Donald Trump après son inauguration.

Publié le 8 novembre 2016 par Thibault Laconde, dernière mise à jour le 19 janvier 2017 


Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.


Baseload, mythe ou réalité (4) : En bref et en conclusion...

Cet article résume et conclut une série consacrée au concept de baseload (ou charge de base) et à son rôle dans la gestion du réseau électrique. Vous pouvez retrouver l'ensemble des articles ici :
  1. De quoi parle-t-on ?
  2. Nucléaire et baseload : de "en couple" à "c'est compliqué"
  3. Un monde sans centrales de base
  4. En bref et en conclusion (vous y êtes)
Cette série s'inspire d'une étude que j'ai réalisé récemment. Ce travail a également abouti à la publication d'un article en anglais dans Petroleum Economist.

les renouvelables intermittentes comme le solaire et l'éolien peuvent-elles remplacer le charbon et le nucléaire pour couvrir la base électrique ?
Dans les posts posts précédent, nous avions vu que la baseload est la puissance qui est toujours nécessaire à l'équilibre d'un réseau électrique : la consommation ne descend jamais en dessous de la baseload donc la production ne doit jamais descendre non plus en dessous de cette valeur.
Traditionnellement cette charge de base était produite par de très grandes centrales électriques, souvent des centrales nucléaires ou des centrales à charbon qui fonctionnaient en permanence pendant que d'autres centrales plus flexibles (notamment à gaz ou hydrauliques) complètent la production pour suivre les variations de la demande. Ce mode de gestion est souvent invoqué pour limiter le rôle que les énergies renouvelables peuvent tenir dans la production d'électricité.

Cependant ce fonctionnement ne répond pas à un impératif technique : l'expérience de pays où le taux de pénétration des énergie renouvelables est élevé, comme l'Allemagne, et de nombreuses simulations montrent que la baseload peut être au moins partiellement couverte par des énergies intermittentes.
En effet, la baseload charbon/nucléaire répond à un raisonnement économique, pas technique : ces énergies étaient supposées avoir le coût marginal de production le plus faible, il était donc logique de les utiliser aussi souvent que possible. Ce raisonnement s'effondre avec l'arrivée d'énergies renouvelables comme le solaire et l'éolien dont le coût marginal est nul. Ce sont ces nouvelles sources d'électricité qui doivent désormais bénéficier d'un accès prioritaire au réseau.

Bien sur, le basculement de sources d'énergie centralisées et disponibles à la demande vers de nouvelles sources décentralisées et intermittentes a des implications techniques et économiques importantes. Il faut notamment renforcer et étendre le réseau de transport et de distribution d'électricité et augmenter la flexibilité tant de l'offre que de la demande. On voit aussi apparaitre une troisième fonction : le stockage.
Économiquement, le prix de l'électricité tend à baisser mais aussi à devenir plus volatil. Cela peut menacer la survie de centrales qui restent nécessaires pour équilibrer le réseau électrique, la rémunération des producteurs ne peut plus être basée seulement sur leur production, un mécanisme de capacité devient nécessaire. Plus largement, cela incite à repenser les échanges qui ont lieu sur le réseau : la distinction entre producteurs et consommateurs se brouille, à terme chacun pourrait être payé ou payer en fonction de sa contribution positive ou négative à l'équilibre global.

En conclusion, l'idée qu'une base de grandes centrales nucléaires ou charbon est indispensable à l'équilibrage d'un réseau électrique est bel et bien un mythe. Steve Holliday, le PDG de National Grid, la société qui exploite le réseau de transport d'électricité au Royaume-Uni, disait en 2015  que "l’idée de baseload est obsolète". Pour Liu Zhenya, Président de State Grid of China, le plus grand électricien de la planète, c’est simplement "un état d’esprit".
L'utilisation de grandes centrales pour couvrir la baseload est une solution éprouvée pour gérer un réseau électrique, mais ce n'est pas la seule. Se débarrasser de ces centrales est possible même si cette option comporte ses propres inconvénients et ses propres risques surtout pour des réseaux de petite taille. Au final, il s'agit d'un choix de société : la politique énergétique et le mix électrique visés doivent déterminer comment le réseau est géré. Non l’inverse.



Publié le 18 janvier 2017 par Thibault Laconde

Illustration : By Kuebi = Armin Kübelbeck (Own work) [CC BY-SA 3.0], via Wikimedia Commons



Vous avez aimé cet article ? N'en ratez aucun en vous inscrivant à la newsletter mensuelle.