25 mars 2015

Rencontre avec les artisans de la COP21 - épisode 3 : Brice Lalonde parle du Business and Climate Summit

La 21e conférence de l'ONU sur le climat, qui se tiendra à Paris en décembre 2015, n'est-elle qu'une affaire d'experts et de diplomates ? Non : c'est aussi l'occasion pour des milliers de responsables associatifs, d'entrepreneurs, de chercheurs ou d'élus de débattre de leur projets pour la planète.
Chaque mercredi, je vous propose de rencontrer une des personnes qui préparent cette grande mobilisation afin de comprendre ses projets mais aussi et surtout sa vision des questions climatiques et les raisons qui l'ont poussé à s'engager. Pour ne ratez aucun de ces entretien, n'hésitez pas à vous abonner à ma chaine Youtube.

Et aujourd'hui, j'ai discuté pour vous avec Brice Lalonde qui s'active avec le Global Compact et le World Business Council for Sustanaible Development pour organiser en mai le "Business and Climate Summit" et permettre aux entreprises de pousser les gouvernements vers un accord lors de la COP21.


Lorsqu'ils parlent d'environnement, les gouvernements commencent souvent par se tourner vers les entreprises : est-ce que ça ne va pas les rendre moins concurrentielles ? Est-ce qu'elles vont licencier ? Se délocaliser ? Et si, au contraire, le monde des affaires répondait : pas de problèmes, allez-y !
C'est un peu l'idée du Business and Climate Summit qui se tiendra à Paris les 20 et 21 mai : que les entreprises s'engagent à lutter elles-même contre le changement climatique, mais qu'en plus elles poussent les gouvernements vers un accord ambitieux lors de la COP21...

Les rencontres précédentes :

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20 mars 2015

Fiche de lecture : "La Fabrique du mensonge" de Stéphane Foucart

fiche de lecture : la fabrique du mensonge de Stéphane Foucart
Il m'arrive parfois, pas très souvent, de refermer un livre en me disant qu'il est important. Cela ne signifie pas qu'il est parfait, plutôt qu'il est utile. "La Fabrique du mensonge" de Stéphane Foucart fait partie de ceux-ci dans le sens où sa lecture devrait, à mon avis, trouver sa place dans la formation de toute personne qui se destine à une carrière scientifique.
En bref, que nous dit-il ? Que des intérêts économiques utilisent la science à leur avantage contre l'intérêt général, jusque là rien de bien nouveau, mais surtout qu'en l'instrumentalisant ainsi ils sapent dangereusement l'institution scientifique au risque de réduire sa capacité à faire progresser nos sociétés.

"Maintenir la controverse vivante"


En 1953, alors que les journaux américains commencent à se faire l'écho d'études sur les liens entre tabac et cancer du poumon, les responsables des cigarettiers se réunissent en secret pour élaborer une contre-attaque. Elle sera efficace : il faudra 10 ans au régulateur américain pour reconnaître la dangerosité du tabac. S'agit-il d'un simple raté d’une administration sanitaire encore récente ? Non, le même scénario se répète, en pire, trente ans plus tard : il s'écoulera près de vingt ans entre la découverte des effets du tabagisme passif et les premières interdiction de fumer dans les lieux publics !
Les industriels du tabac ne sont évidemment pas étrangers à ces retards - les conséquence de ces retards se chiffrent en milliers de vies perdues... et en milliards de cigarettes vendues - mais comment sont-ils parvenus à de tels résultats ? Il est désormais possible de la savoir puisque les cigarettiers ont accepté en 1998 de communiquer l'ensemble de leurs archives pour clore les poursuites engagées par 46 Etats américains, les stratégies et le détail de leur mise en œuvre sont accessibles à qui se donne la peine de chercher.

Il en ressort que, bien sur il y eut une bataille de lobbying et de communication, mais surtout, en sous-main, une instrumentalisation de la science. Et plutôt que de tenter de contredire les études qui les mettaient en cause (et dont ils ont eu assez vite la conviction qu'elles étaient valides), les industriels se sont employer à "maintenir la controverse ouverte".
Quel est l'effet des facteurs environnementaux, comme la pollution, sur les cancers du poumon ? De l'hérédité et des facteurs génétiques ? De l'amélioration des diagnostic et de l'allongement de la durée de vie ?  Les projets de recherches soutenus directement ou en sous-main par l'argent du tabac remplissent des dizaines de pages. Ils s’intéressent souvent à des sujets sérieux et, dans de nombreux cas, ils ont abouti des résultats réellement  utiles à la santé publique, mais ils ont surtout permis aux "big tobacco" de mettre en ordre la science comme il l'entendait, permettant le développement de telle branche, retardant telles autres et fixant la frontière entre le certain et le douteux. Les industriels ont appris à définir les contours de l'ignorance, évidemment à leur avantage.
La stratégie est simple : "produire du doute" (la formule figure telle-quelle dans un mémo de 1969), puis laisser les communiquants affirmer qu'il n'existe pas encore de certitude scientifique. S'il se trouve des chercheurs pour affirmer le contraire, c'est très bien : cela fera de bons débats télévisés qui, c'est une règle du genre, placeront les deux camps sur un pied d'égalité même si l'un représente le consensus scientifique et l'autre des intérêts privés. Il suffira ensuite de compter sur l'inertie du régulateur et des politiques, trop content de pouvoir invoquer l'absence de certitudes pour de prendre des mesures contraignantes.


Le scientifique comme outil de relations publiques


La recherche se trouve ainsi mobilisés, et éventuellement financé, non par pour les résultats qu'on en espère mais pour l'effet qu'elle produit sur les décideurs et l'opinion publique. Car, comme le dit très justement Stéphane Foucart, aux yeux du public, la communication autour de la science est la science.
Son livre propose de nombreux exemples édifiants de ce travail. Ainsi, par exemple, ARISE (Associates for research into the science of enjoyment), créature des cigarettiers dont l'objectif est de faire basculer leur produit dans la catégorie des "petits plaisirs" au coté du carré de chocolat et du verre de vin, plutôt que dans les drogues dures vers lesquels il penchait dangereusement. Au final : un vrai triomphe ! Sur près de 850 articles de presse traitant d'ARISE, plus de 500 évoquent une possibilité que les mesures de lutte contre la tabagisme soient contre-productives pour la santé publique.
Un autre exemple remarquable, l'appel de Heidelberg préparé par les industriels de l'amiante à la veille du sommet de Rio en 1992, montre que cette méthode peut même façonner durablement la façon dont des pans entiers de la science sont perçus.

Car les cigarettiers ne sont plus les seuls à recourir à la manipulation de la science et des scientifiques.  Même si ces cas sont beaucoup moins bien documentés, les débats autour du changement climatique, de l'amiante, des OGM, des perturbateurs endocriniens ou des pesticides ont été et sont aujourd'hui encore façonnés de la même façon. Finalement, c'est l'institution scientifique dans son ensemble qui est abîmée, apparaissant comme incapable de produire une consensus et de créer l'action... Paradoxal alors que nous vivons dans une époque plus technologique que jamais !

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17 mars 2015

Rencontre avec les artisans de la COP21 - épisode 2 : Kamera Vesic présente "Welcome chez moi"

Vous avez entendu parler de la conférence de Paris sur le climat, mais vous n'y voyez qu'un rendez-vous destiné aux diplomates et aux experts du changement climatique ? Détrompez-vous. Ce sera aussi une grande mobilisation de la société civile : ONG, entreprises, collectivités, universités, etc. se mobilisent pour participer à ce débat planétaire.
Chaque mercredi, je vous propose de rencontrer un acteur de cette mobilisation : Quels sont ses projets ? Quels est sa vision ?Pourquoi a-t-il choisi de s'engager sur les questions climatiques ? Pour ne ratez aucun de ces entretien, n'hésitez donc pas à vous abonner à ma chaine Youtube.

Et aujourd'hui, faites la connaissance de Kamera Vesic, présidente de l'association Pikpik Environnement qui organise à l'occasion de la COP21 l'opération "Welcome chez moi".


Vous pensiez que la conférence de Paris sur le climat est éloignée de votre quotidien ? Avec "Welcome chez moi", Pikpik s'apprête à faire de votre salon et de votre chambre d'amis une annexe du Bourget - où se dérouleront les négociations...
Comment ? En vous aidant à organiser des "apéros climat" pour sensibiliser vos proches à la question du changement climatique et aux écogestes et en vous proposant d'héberger, gratuitement ou non, quelques uns des 40.000 visiteurs qui sont attendus à Paris à la fin de l'année pour assister à la conférence.

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11 mars 2015

Rencontre avec les artisans de la COP21 - épisode 1 : Sylvianne Villaudière et SolutionsCOP21

Qu'est-ce que la 21e conférence de l'ONU sur le climat (alias COP21) qui se tiendra à Paris en décembre ? Un grand rendez-vous diplomatique ? Certainement. Mais aussi une très forte mobilisation de la société civile autour de questions aussi cruciales que la solidarité Nord-Sud ou l'équité entre les générations. Derrière l'évènement un peu technocratique se cachent donc de grandes mobilisations citoyennes... même si elles sont encore peu visibles.
C'est précisément la préparation de ces mobilisations que j'aimerais vous faire partager. Qui sont les personnes qui s'activent pour les faire éclore ? Quels projets préparent-ils ? Quelles sont leurs convictions ? Leurs visions ?

Je commence aujourd'hui une série d'entretiens en vidéo avec quelques unes des personnes qui organisent en ce moment-même les événements qui accompagneront le sommet international. Je mettrai en ligne une nouvelle vidéo chaque mercredi (inch'allah), n'hésitez donc pas à vous abonner à la chaine Youtube que j'ai créé pour l'occasion.


Pour le premier épisode de cette série, j'ai rencontré Sylvianne Villaudière pour discuter de SolutionsCOP21 dont elle est coordinatrice générale.
SolutionsCOP21 est un collectif réunissant de nombreuses organisations privées et publiques afin de promouvoir les solutions existantes pour lutter contre la changement climatique, aussi bien en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre que d'adaptation. Il propose notamment une plateforme web sur laquelle sont présentés des projets exemplaires, cette plateforme est ouverte à tous : entreprises, collectivités, associations sont invitées à soumettre leurs propres bonnes pratiques.
Enfin, une exposition ouverte au grand public et gratuite sera organisée au Grand Palais du 4 au 11 décembre (c'est-à-dire pendant le sommet) afin de présenter et de faire connaitre les solutions climat.
 
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19 février 2015

Rente ricardienne et règle d'Hotelling : comment un économiste classique voit les ressources naturelles

Economie et finance des ressources naturelles non-renouvelables : quand extraire ? quand attendre ?
Imaginez que vous découvriez dans votre jardin un gisement de pétrole, une veine de charbon, un filon de cuivre ou une autre ressource naturelle non-renouvelable : que devez-vous en faire ? L'exploiter immédiatement ? Attendre qu'il gagne de la valeur ? Voilà un vrai problème économique.
Pourtant, curieusement, si vous comptez sur les économistes classiques et néoclassiques pour vous aider à faire votre choix, vous risquez d'être déçu. Mais je vais quand même vous présenter les deux modèles qu'ils proposent : celui de Ricardo et celui d'Hotelling.

Exploitez dès que les coûts d'extraction sont inférieurs au prix du marché (Ricardo) 


Quelque part dans le grand livre des manques d'intuition des pères de l'économie trône cette citation fameuse de Jean-Baptiste Say :

Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques."

Pour les premiers économistes, dont Say, l'idée même de ressources épuisable est obscure. En effet, malgré le début de la révolution industrielle, la terre est encore de loin la ressource naturelle la plus critique. Il n'est donc pas surprenant que lorsque David Ricardo parle des ressources minières (Des principes de l'économie politique et des impôts, 1823), il utilise le même raisonnement que pour décider de cultiver ou non un terrain, oubliant au passage le caractère non-renouvelable de ces ressources.

Le principe proposé par Ricardo : A un instant t, vous pouvez vendre votre ressource au prix du prix du marché (appelons-le p(t), comme prix) à condition de l'extraire, ce qui a un coût (c(t), comme coût). Vous allez donc gagner (ou perdre si le coût d'extraction est supérieur au cours de la ressource) p(t)-c(t). Cette différence définit le prix de la ressource en terre que l'on note λ(t).
Pour Ricardo, vous avez intérêt à extraire votre ressource dès que λ(t) est strictement supérieur à zéro, c'est à dire dès que le prix d'une unité de ressource est supérieure au coût de son extraction.

13 février 2015

Et si, finalement, la finance sauvait le climat ?

Finance et changement climatique : divestment, risque carbone, activisme actionnarial
Vous n'associez pas a priori Standard & Poor's à la lutte contre la changement climatique ?
Vous avez peut-être tort : en avril, l'agence de notation doit rendre publique sa nouvelle méthodologie pour intégrer les risques liés au changement climatique dans ses recommandations sur les entreprises - comme elle le fait déjà pour les dettes souveraines. Imaginez ce qu'il se passerait si, d'un seul coup, les entreprises qui émettent le plus de gaz à effet de serre ou qui sont mal préparées au changement climatique voyaient leurs notes baisser... Cette annonce sera peut-être l'un des signes forts sur le chemin de la COP21 !

Les financiers de plus en plus sensibles aux risques climatiques


Refuser de placer son argent dans les industries les plus polluantes ou le retirer progressivement (le désinvestissement ou "divestment" en anglais) était jusqu'à assez récemment un comportement militant. Les universités anglo-saxonnes, poussées par leurs étudiants et professeurs, s'y sont illustrées depuis quelques années comme d'autres fonds déjà impliqués dans l'investissement socialement responsable.
Mais depuis le sommet de New York en septembre 2014, c'est l'ensemble de l'industrie financière qui commence à s'intéresser au climat, et le prendre en compte dans les décisions d'investissement est de moins en moins tabou... Dans une étude récente, Novethic a recensé les investisseurs internationaux qui ont pris des engagements en matière de changement climatique. Résultats :

"550 banques, assurances, fondations, etc. gérant plus de 22.000 milliards d'euros se sont déjà engagées pour le climat."




Pourquoi ? Parce que les investisseurs perçoivent désormais des risques réels pour la valeur de leurs portefeuilles :
  1. Risque carbone, c'est-à-dire le risque de voir les entreprises très émettrices en gaz à effet de serre perdrent de la valeur parce que de nouvelles réglementations rendent leurs opérations plus difficiles, voire remettent en cause leur business-model. Les premiers concernés sont les énergéticiens qui détiennent des réserves de pétrole, de charbon ou de gaz : ces actifs ont-ils encore une valeur alors que la communauté internationale s'est engagée à limiter le réchauffement à 2°C, ce qui implique de laisser dans le sol un tiers des réserves de gaz, deux tiers de celles de pétroles et 80% du charbon ?
  2. Risque climat, c'est-à-dire le risque que le changement climatique mette des entreprises en difficulté. C'est par exemple le cas de l'agro-alimentaire : est-il réellement préparé pour faire face à une baisse des rendements agricoles ou à un accès plus difficile à l'eau ?
Standard & Poor's ne fait finalement que suivre le mouvement. A partir du printemps ses avis devraient prendre en compte ces deux types de risques, avec un très fort effet de levier : la dégradation de la note des entreprises carbo-intensives va rendre instantanément plus difficile les investissements dans de nouvelles énergies fossiles comme les sables bitumineux ou le gaz de schiste. A l'inverse, les entreprises résilientes au changement climatique ou peu émettrices pourront accéder plus facilement aux fonds.


Et après ? Comment mettre (et garder) le secteur financier sur la voie des 2°C ?


Il est bien entendu trop tôt pour ce réjouir. Cette évolutions pose de nombreuses questions : Comment mesurer l'empreinte carbone d'un portefeuille ? Peut-on décliner dans le domaine de la finance l'objectif des 2°C ? En particulier, comment faire en sorte, non seulement de ne plus investir dans les activités polluantes, mais aussi de financer celles qui permettent la transition comme l'efficacité énergétique ou les énergies renouvelables ?
Une question très concrète par exemple : faut-il réellement désinvestir ? Certes ça rendra la vie des pétroliers plus difficiles mais ça ne les incitera pas vraiment à améliorer leurs pratiques. Ne vaudrait-il pas mieux continuer à investir dans le secteur des énergies fossiles mais seulement chez les "best in class", les entreprises qui font de réels efforts ?
De nombreux travaux sont en cours sur ces sujets, notamment chez le World Ressource Institute qui devrait les publier pendant la Climate Week en mai prochain.

Enfin, et surtout, la finance est une affaire d'anticipation. Si le secteur bouge aujourd'hui, c'est parce qu'il anticipe des réglementation plus sévères. Il ne continuera pas longtemps dans cette voie si la mobilisation de la société civile s’essouffle ou si les gouvernements semblent incapables de limiter réellement les émissions de gaz à effet de serre.
Un changement important est peut-être en train de prendre forme mais il reste fragile... et notamment conditionné à la réussite de la conférence de Paris sur le Climat !

Illustration : By Harald Bischoff (Own work) [CC BY-SA 3.0], via Wikimedia Commons

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09 février 2015

Combien d'années de pétrole ? Et autres questions sur les stocks de ressources non-renouvelables

J'ai déjà consacré plusieurs articles aux liens entre énergie et croissance économique. Je dois dire que c'est un sujet qui m'intéresse particulièrement en ce moment. Je vais sans doute y revenir dans les semaines qui viennent mais j'aimerais d'abord faire, disons, une remarque liminaire.
Combien d'années les réserves de ressources non-renouvelables peuvent-elles soutenir notre économie ? C'est une question très intuitive, y répondre devrait être un pré-requis pour tous les choix économiques - un peu comme on jette un coup d'oeil au niveau de batterie de son portable avant de sortir ou au réservoir de sa voiture avant un trajet... Et pourtant, j'ai eu beaucoup de mal à trouver une réponse satisfaisante à cette question. Pour la plupart des ressources les chiffres sont introuvables : combien d'années de consommation de charbon, de tugstène, d'étain ou d'aluminium nous reste-t-il ? Bonne chance pour trouver une réponse... Et lorsque les chiffres existent, comme c'est le cas pour le pétrole, il me semble que le mode de calcul est fondamentalement en contradiction avec nos attentes économiques.

23 janvier 2015

Fiche de lecture : "Bidoche" de Fabrice Nicolino

Il faudrait une bonne dose d'angélisme pour croire que la barquette de 2 tranches de jambon à 1.10€ du supermarché cache une belle histoire. Si vous voulez aller au-delà de ce pressentiment, Bidoche est fait pour vous.


Rapide histoire de l'industrie de la viande


Bidoche - l'industrie de la viande menace le monde (fabrice Nicolino)D'après les calculs de Fabrice Nicolino, 1.046.562.000 animaux ont été abattus en France en 2007. Oui plus d'un milliard ! Et presque tous issus de l'élevage industriel (99.5%). Comment en est-on arrivé à ces chiffres ahurissants ?

Cette révolution, comme beaucoup, prend naissance aux États-Unis. Elle commence avec l'industrialisation à la fin du XIXe siècle des abattoirs, ceux de Chicago notamment où débouchent par centaines de milliers les bovins élevés dans les grandes plaines. Pour les décrire, on aimerait parler de fordisme ou de taylorisme mais ce serait anachronique - puisque c'est la révolution productiviste des abattoirs qui a inspiré Ford, et pas l'inverse. Mais l'idée est là : un animal entre, et au bout d'une "chaine de désassemblage", de la viande sort.
Un tel système ne pouvait que fasciner l'Europe alors qu'elle sort de la Seconde Guerre Mondiale appauvrie et au bord de la famine. Grâce à des conditions environnementales favorables, la France peut envisager de remplacer en Europe les importations de viande américaine, elle s'y attelle rapidement : l'INRA est crée dès 1946. Grâce à toute une palette d'innovations, de la sélection génétique à la construction de hangars climatisés permettant de s'affranchir des saisonnalités en passant par l'injection d'hormones et l'optimisation de l'alimentation, les résultats sont formidables : en 1950, il faut 110 jours pour obtenir un poulet de 1.3 kilo, en 1978 on atteint 1.8kg en 50 jours... avec deux fois moins d'aliments !

La suite est finalement banale, c'est l'histoire d'une industrie qui gagne en puissance au point de pouvoir défier la santé publique, qui se mondialise et se financiarise, perd contact avec le sens de son activité et ses territoires... On pourrait sans doute écrire à peu près la même chose de tous les secteurs industriels, sauf qu'ici on transforme de la matière vivante, pour alimenter des êtres vivants.


Des limites depuis longtemps dépassées


Loin d'être triomphante, l'industrie de la viande connait des crises à répétition dont la plupart sont structurelles. La perte de biodiversité (20% des races d'élevage sont en voie de disparition selon l'ONU) et la concentration des animaux la met à la merci d'une épidémie qui, on l'a vu avec la vache folle ou avec la fièvre aphteuse, peut entrainer la destruction de tout le cheptel à l'échelle d'un pays. La recherche du profit au prix de systèmes toujours plus optimisés et complexes crée des vulnérabilités telle qu'une petite variation de cours est susceptible d'avoir des conséquences économiques et sociales disproportionnée, tout l'inverse de ce qu'il faudrait alors que nous nous apprêtons à entrer dans une ère de changement climatique.
Et s'il faut reconnaitre un mérite à Fabrice Nicolino, c'est que les événements lui ont largement donné raison : le scandale de la viande de cheval ou encore la faillite des abattoirs (dont Gad, le plus médiatisé) ont tristement confirmé son diagnostic.

Mais la production de viande fait face à une limite encore plus préoccupante : la capacité physique de notre planète à supporter cette industrie. Elle a atteint des dimensions telles que l'élevage représente 20% de l'ensemble de la biomasse animale de la planète ! Il faut nourrir cet immense troupeau, notamment avec du soja dont les champs grignotent rapidement la forêt amazonienne : la production des 92kg de viande que le français moyen absorbe chaque année, nécessite 500m² de culture de soja. A l'autre bout de la chaine, les rejets de l'élevage perturbent les grands cycles naturels, notamment ceux de l'azote (composant des nitrates) et du carbone (impliqué dans le changement climatique). L'élevage émet aujourd'hui 9% du CO2 d'origine humaine, 37% du méthane et 64% de l'ammoniac.
Le pire c'est que la demande de viande est appelée à croitre à mesure que le niveau de vie des pays du sud s'élève. Difficile dans ces conditions d'envisager autre chose qu'un crash écologique si la consommation de viande des pays riches ne baisse pas de façon radicale.


Des animaux et des hommes


Cependant, contrairement à ce que laisse penser son sous-titre ("l'industrie de la viande menace le monde"), ce n'est pas réellement l'impact environnemental de la consommation de viande qui est le cœur du livre mais bien sa dimension humaine.
En premier lieu il s'agit des ravages parmi les petites mains de l'industrie : citant une étude de l'InVS, l'auteur rappelle que près de la moitié des salariés des abattoirs bretons ont eu un accident du travail et que 92.8% connaissent des troubles musculo-squelettiques, sans parler des conséquences psychologiques de la mise à mort mécanique d'êtres vivants 8 heures par jour. Ensuite viennent les effets sur la santé et la longue liste des maladies liées de façon certaine ou probable à la surconsommation de produits animaux même de bonne qualité. A ces maladies, il faut encore ajouter les problèmes sanitaires posé par l'élevage industriel : résistance aux antibiotiques, pollution de l'eau de boisson, conséquences encore largement inconnues de l'utilisation d'hormones ou d'autres produits destinés à accélérer la croissance.

Enfin et surtout un pressentiment apparait comme un fil rouge tout au long du livre, celui que la cruauté envers les animaux est le révélateur d'un manque de considération pour l'homme, comme si le massacre de ceux-ci rendait possible le massacre de ceux-là ainsi que l'illustre la citation (sans doute apocryphe) de Tolstoï : "Tant qu'il y aura des abattoirs, il y aura des champs de batailles". Il faut dire que les promoteurs de l'industrialisation n'ont rien fait pour démentir ce sentiment, à l'instar de Bertrand Vissac qui décrivait un "processus de sélection" des paysans rappelant dangereusement celui des animaux ou de Raymond Février discutant (à 23'40) avec un journaliste de la possibilité de transposer à la société humaine les méthodes de l'élevage industriel ("rien n'est impossible, mais il y a des obstacles").


En conclusion


Très bien documenté, ce livre a les défaut de ses qualités : on a souvent l'impression que l'auteur privilégie la quantité à la qualité. Dès le premier chapitre, c'est une avalanche de détails sordides sur la vie des animaux d'élevage où l'on passe, littéralement, du coq à l'âne. S'agit-il d'un procédé rhétorique pour amener le lecteur à la nausée avant de lui délivrer la suite du message ? Non, le reste du livre obéit à la même absence de construction : on saute d'un sujet à l'autre, puis on y revient un peu plus tard... l'auteur papillonne, nous laissant le soin de tirer un fil conducteur cohérent de son accumulation d'information. Finalement on a l'impression de lire une introduction de 350 pages avant que le vrai sujet ne soit abordé... en conclusion. Ce n'est en effet que dans les toutes dernières pages que l'auteur nous parle des alternatives, citant par exemple le Réseau Agriculture Durable.

D'autres livres sur l'écologie, le développement durable ou l'énergie ? Consultez la bibliothèque !


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16 janvier 2015

En route vers la COP21 : tous les évènements avant la conférence de Paris sur le climat

Pendant la première quinzaine de décembre 2015, la France accueillera la 21e conférence de l'ONU sur le changement climatique (alias COP21). Cet événement exceptionnel - 40.000 personnes venant de près de 200 pays se réuniront à Paris pour tenter de parvenir à un traité limitant les émissions de gaz à effet de serre - sera précédé pendant toute l'année 2015 par une foule de rendez-vous, de conférences et de mobilisations destinées aux professionnels comme au grand public.

A vos agenda, voici toutes les dates à retenir...

14 janvier 2015

[Article invité] Après l'inauguration d'une centrale équipée : le "charbon propre", déjà une réalité ?

Clara Kayser-Bril est ingénieur, spécialiste de l’accès à l’électricité dans les pays en développement. L’impact environnemental du système énergétique mondial est une problématique à laquelle elle s’intéresse particulièrement : peut-on concilier énergie pour tous et développement durable ?


Les premiers kWh au "charbon propre" arrivent sur le réseau


Boundary Dam 3 (centrale électrique à charbon avec captage et séquestration du carbone)
Brûler du charbon pour produire de l’électricité, c’est à peu près ce qui se fait de pire pour le climat : à chaque kilowatt-heure produit, l’équivalent de 900 g de CO2 est envoyé dans l’atmosphère – deux fois plus qu’avec du gaz naturel, trente fois plus qu’avec du solaire photovoltaïque. Mais, grâce à une technologie peu coûteuse et bien maîtrisée, le charbon continue de séduire, en permettant notamment de produire à bas coût l’électricité dont ont tant besoin les pays émergents. Et les réserves mondiales de charbon sont suffisantes pour plus d’un siècle.
C’est pour tenter de réconcilier énergie abondante et protection environnementale qu’est né le concept de "charbon propre" : capter le CO2 émis par la combustion du charbon, le stocker en lieu sûr, et voilà l’une des technologies les plus polluantes de la planète devenue quasi-inoffensive.

Testé à petite échelle depuis une dizaine d’année, le "charbon propre" serait-il en passe de devenir une réalité ? Oui, serait-on tenté de répondre après la mise en service en octobre dernier de la première centrale à charbon de taille industrielle intégrant un dispositif de captage et stockage de CO2 (CSC).