15 juin 2015

Paris Climat 2015 : l'état d'esprit dans les coulisses de la mobilisation climatique à 6 mois de la COP21

Paris Climat 2015 : symbole de la COP21 sur les murs du ministère des affaires étrangères
Depuis le début de l'année, j'ai observé presque à temps plein les préparatifs de la 21e conférence de l'ONU sur le changement climatique (alias COP21). En 6 mois, la mobilisation a grandi, quelques gros événements (notamment le Business & Climate Summit) ont attiré l'attention des médias, tirant la la COP21 de l'indifférence qu'elle inspirait encore largement fin 2014. Le sujet est devenu "bankable", suscitant de nombreuses vocations qui sont venues s'ajouter aux quelques personnes actives depuis longtemps.
Et bien sur ce n'est qu'un début... le rythme va encore s'accélérer jusqu'à la fin de la conférence dans, presque exactement, 6 mois.

Après avoir longuement déambulé dans ce théâtre en construction et discuté avec bon nombre de ses acteurs, il me semble intéressant de vous donner un aperçu de l'état d'esprit qui prévaut au sein de la petite communauté impliquée dans la mobilisation de la société civile.


Une petite communauté relativement homogène


Mais d'abord plantons le décor : qui sont les personnes qui s'activent autour de la préparation de la COP21 ?

Je m'attendais à trouver un nébuleuse, c'est plutôt une communauté organisée en cercles concetriques avec une hiérarchie établie par l'accès à l'information et aux décideurs : la première couche est composée de la foule des militants, bénévoles et amateurs divers qui n'ont presque aucune prise sur l'événement. Une seconde couche est formée par ceux qui, issus des précédents, sont parvenus à s'ouvrir quelques portes à force d'obstination, ils ont accès aux coulisses mais n'y jouent pas un rôle notable. La troisième est constituée des petites mains : porteurs de projets, chargés de mission, salariés associatifs... ils jouent un rôle actif mais leurs marges de manoeuvres sont limitées. Enfin la dernière couche compte une poignée de "parrains" (et marraines) qui peuvent attirer l'attention des médias par leurs présences et ouvrir la porte des ministères et des entreprises, de telle sorte qu'on les retrouvent presque toujours, à un moment ou à un autre, dans le lancement des initiatives qui émergent (Nicolas Hulot est l'archétype, mais ce n'est pas le seul).
Si on laisse de coté les deux premiers cercles, on se retrouve avec une communauté étonnamment petite compte-tenu de l'ampleur de l'événement : de l'ordre, je pense, d'une centaine de personnes.

L'étroitesse de ce groupe a plusieurs conséquences qui m'ont surpris au cours des dernière mois. La principale c'est la tendance à l'homogénéisation du discours. La plupart des gens se connaissent et se fréquentent même s'ils défendent des positions a priori irréconciliables... Et comme il y a peu d'élus, c'est souvent la cooptation qui permet de passer d'un cercle au suivant, laissant peu de place à des points de vue nouveaux ou des opinions divergentes.
En bref, si on s'en tient aux discours, toute le monde semble d'accord : sans qu'ils en aient forcément conscience, les mêmes éléments de langage, à un peu de wording près, se retrouvent chez un responsable associatif et dans une coordination d'entreprises ou dans la bouche de jeunes militants et chez les vieux habitués qui n'ont raté aucune conférence de l'ONU depuis Rio...


Rappel des objectifs de la COP21 : Un accord contraignant et 100 milliards/an


Quel est ce discours qui domine ? Pour le comprendre, il faut d'abord rappeler les objectifs de la conférence de Paris.

Le premier objectif de ce sommet est de parvenir à un nouvel accord sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (l'accord précédent, conclut à Kyoto en 1997 et entré en vigueur en 2005 a expiré fin 2012), mais pas n'importe quel accord... Celui de Paris devrait être :
  • Juridiquement contraignant : il ne s'agit pas d'énoncer des bons sentiments et de jurer qu'on va faire le nécessaire mais de s'entendre sur un texte qui une fois ratifié s'imposera sur les législations nationales.
  • Universel : tous les pays devraient être concernés alors que le protocole de Kyoto ne fixait des objectifs de réduction que pour les pays déjà industrialisés (et encore, les États-Unis ne l'ont pas ratifié et le Canada s'en est retiré).
  • Capable de limiter la hausse des températures à 2°C par rapport à l'ère pré-industrielle, c'est un engagement pris lors de la COP15 à Copenhague, le chiffre de 2°C est assez arbitraire mais il représente une limite plausible en-dessous de laquelle l'humanité peut encore espérer s'adapter au effet du réchauffement.
Deuxième objectif important de la COP21 : donner aux pays en développement les moyens de sortir de la pauvreté tout en limitant leurs émissions de gaz à effet de serre. Pour cela, il faut trouver 100 milliards de dollars par an auprès des pays développés afin d'alimenter le Fond Vert pour le Climat (encore un engagement chiffré pris à Copenhague).


Personne (ou presque) n'y croit...


Voilà pour les objectifs affichés par la France, qui présidera la conférence. Sont-ils réalistes ?

La réponse à cette question est claire : non. Dans tous les entretiens que j'ai réalisé, j'ai demandé à mes interlocuteurs ce qu'ils attendaient de la COP21, personne n'a repris à son compte ces objectifs. L'opinion la plus courante, me semble-t-il, est que la conférence de Paris aboutira bien à un accord, qu'il sera peut-être universel, probablement pas suffisant pour rester sous les 2°C et certainement pas contraignant.

Pourquoi ? Ce pessimisme traduit une défiance généralisée pour les processus onusien mais aussi des préoccupations géopolitiques. La Russie est souvent citée : elle pourrait être tentée de faire payer les sanctions dont elle fait l'objet dans l'affaire Ukrainienne en sabordant les négociations à Paris, d'autant qu'un accord efficace entraînerait nécessairement une baisse de la consommation d'énergie fossiles et enfoncerait encore plus son économie. Les États-Unis arrivent second dans l'ordre des préoccupations : un accord contraignant nécessiterait une ratification par le Sénat, ratification que le président Obama n'a plus ni le temps ni les moyens politiques d'obtenir. Si cela ne suffisait pas, la Chine est parfois aussi citée comme opposées par principe à tout accord contraignant.

Ce pessimisme s'explique aussi par le traumatisme encore vif de la conférence de Copenhague en 2009 (COP15). Le contexte était alors nettement plus positif : on pouvait croire que la crise serait passagère, le protocole de Kyoto était encore en vigueur, Obama était tout neuf, Sarkozy venait de faire voter le Grenelle de l'environnement... L'enthousiasme était peut-être monté à la tête des participants : la communauté internationale allait enfin se montrer à la hauteur et ne pas laisser passer ce que presque tout le monde appelait le sommet de la dernière chance... Copenhague devait être le grand soir de la lutte contre la changement climatique ! Et puis rien.

Sarkozy et le climat : échec de la conférence de Copenhague (COP15) en 2009
Affiche de Greenpeace pour le sommet de Copenhague

"Paris ne doit pas être un nouveau Copenhague", voilà le mot d'ordre. Pour se prémunir contre une nouvelle déception, il me semble que la plupart des participants ont choisi de ne rien espérer de la conférence de l'ONU, si ce n'est un signe que le sujet existe encore sur la scène internationale.


... Mais tout le monde est content car il y aura "un signal" et "des solutions"


Vous pensez qu'avec de telles perspectives, l'ambiance doit être morose ? Détrompez-vous : après ces sombres présages, votre interlocuteur enchaînera presque toujours sur un "mais en fait c'est pas grave, ce qui compte c'est le signal". Entendez par là qu'il suffit que les gouvernements fassent semblant pour pousser les autres acteurs - entreprises, collectivités, ONG... - à l'action.

L'action, ce sont les "solutions" que la présidence française du sommet a décidé de mettre en avant dès l'année dernière. Le mot d'ordre a été repris et décliné avec zèle : Agenda des solutions, Solutions COP21, crowdvoting de solutions... Les ONG ont elles aussi ont rejoint la dynamique, même si les plus subversives s'autorisent une petite divergence sémantique : elles réclament des "alternatives" par opposition aux "fausses solutions".
Cette rhétorique des solutions est certainement plus efficace que le catastrophisme pour obtenir l'adhésion des opposants traditionnels aux politiques climatiques. Mais elle tranche dangereusement avec l'urgence de la situation, et elle permet aussi de dédouaner par avance le processus onusien : les négociations ne portent jamais sur des sujets concrets comme les énergies renouvelables, les transports ou l'efficacité énergétique, ceux-ci relèvent des politiques nationales et de la sacrosainte souveraineté des États. Les COP ne connaissent en réalité que 3 sujets : objectifs d'émissions, financement et transfert de technologies. La déclinaison en "solutions" est l'affaire de tout le monde... sauf des négociateurs et des diplomates.

A suivre...



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Backstage tour of the climate mobilization in France six months before the COP21

Since the beginning of the year, I am (almost) a full time observer of the preparations for the 21st United Nations conference on climate change (aka Paris Climate Conference or COP21). During the last 6 months, mobilization grew up and a few big events attracted the attention of the media, so that climate seemed to escape from the apathy it usually inspires and the COP21 became "bankable", sparking many vocations and civil society projects…
And of course this is just the beginning... the pace will continue to accelerate until the end of the conference in, almost exactly 6 months.

After I extensively wandered in this theater in construction and discussed with a large number of its actors, it seems interesting to give you an overview of the state of mind that prevails within the small community involved in the mobilization of civil society.

(This post was translated from the original in French : Paris Climat 2015, l'état d'esprit dans les coulisses de la mobilisation climatique à 6 mois de la COP21)


A small, relatively homogeneous community


But first let's set the scene: who are these people who busy themselves with the preparation of the COP21?

I was expecting to find a complex and somewhat chaotic network of actors and initiatives but it is rather a community organized in concentric circles with a hierarchy established by the access to information and decisions makers: the first layer consists of the crowd of activists, volunteers and enthusiasts who have virtually no influence. A second layer is formed by those among the previous who managed to open a few doors for themselves; they have access to backstage but do not play a significant role. The third consists of foot soldiers: project initiators, “chargés de mission”, employees from NGOs… they play an active role but their margins of manoeuvres are limited. Finally at the center there is a handful of "godfathers" (and godmothers) that can attract the attention of the media by their presence and open the doors of ministries and businesses by their recommendation, so that they almost always play a role, at some point or another, in successful initiatives (Nicolas Hulot is the archetype, but is not the only one).
Leaving aside the first two circles, one ends up with a surprisingly small community given the magnitude of the event: my guess would be approximately a hundred peoples.

The narrowness of this group has several consequences which surprised me during the last months. The main one is homogenization. Most people know and meet each other even though they represent positions that seem irreconcilable... And as there are few chosen, co-optation is often required to move from a layer to the next, leaving little room for new points of view and differing opinions.
In short, if we stick to wording, everyone seems to agree: intentionally or not, the same talking points may be found in a NGOs meeting and in a coordination of big companies or used by young activists as well as old regulars who did not miss any UN conference since Rio...



Reminder of the objectives of the COP21: A binding agreement and 100 billion/year


What are these talking points? To understand them, we must first recall the objectives of the Paris conference.

The first objective of this Summit is to reach a new agreement on the reduction of greenhouse gas emissions (the previous agreement concluded at Kyoto in 1997 and entered into force in 2005 expired end of 2012), but not just any agreement... According to French presidency, Paris agreement should be:
  • Legally binding: it is not about good feelings and solemn promises… participants should agree on a text which once ratified will prevail upon their national legislation.
  • Universal: all countries should be concerned while the Kyoto Protocol only set reduction targets for industrialized countries (minus the United States that did not ratified and Canada who withdrew).
  • Able to limit the temperature rise to 2°C above the pre-industrial era: it is a commitment made at COP15 in Copenhagen. The figure of 2°C is fairly arbitrary but it represents a plausible limit below which humanity can still hope to adapt to the effects of global warming.

The COP21 has another important objective: allow developing countries to grow out of poverty while limiting greenhouse gas emissions. To do this, developed countries need to find 100 billions dollars per year for the Green Climate Fund (another commitment made in Copenhagen).


No one except the Paris Climate Conference to be a success...


Those are the objectives displayed by France, which will chair this conference. Are they realistic?

The answer to this question is clear: No. In all the interviews that I realized, I asked my interlocutors what they expect from the COP21, no one endorsed these goals. The most common opinion seems that the Paris conference will actually lead to an agreement, that it will perhaps be universal, probably not enough to stay below 2 ° C and certainly not binding.

Why? This pessimism reflects a widespread distrust of the UN process, but also geopolitical concerns. Russia is often cited: it could be tempted to make the international community pay for its position during the Ukrainian crisis by filibustering negotiations in Paris, especially as an efficient agreement would probably decrease fossil fuels consumption and further depress its economy. The United States arrive second in order of concerns: a binding agreement would require ratification by the Senate, and president Obama has neither time nor political capital to obtain it. If this were not enough, China is sometimes cited as opposed by principle to any binding agreement.

This pessimism is also explained by the still vivid trauma from the Copenhagen conference in 2009 (the infamous COP15). The context then was much more positive: financial crisis was not so bad after all, the Kyoto Protocol was still alive, Obama was brand-new, Sarkozy just had a huge environmental law passed and Merkel, even thought she expelled its former SPD allied from power, was confirming German ambitious commitment to renewable energies... Enthusiasm was perhaps too strong: everyone believed that the COP15 was the last chance and that the international community was going to – finally – take its responsibility… Copenhagen had to be the big day of the fight against climate change! And then nothing happened.
Greenpeace add during Coppenhagen conference
"Paris should not be a new Copenhagen", this is the watchword. To guard against a new disappointment, it seems that most of the participants have chosen to expect nothing from the UN conference, except maybe a sign that climate change still exists on the international agenda.


... But everyone is happy because there will be "a signal" and "solutions"


You think that with such prospects, the atmosphere must be sluggish? Think again: after these dark omens, your interlocutor will almost always add "but in fact it does not matter, what is important is the signal". Meaning that governments just have to pretend they care in order to push other actors - companies, communities, NGOs, etc. - to action.

What actions? Here come the “solutions” that the French Presidency put forward since the early stage of the preparation. This buzz word has been repeated and declined with zeal: Agenda of solutions, Solutions COP21, solutions crowdvoting... Even NGOs gladely joined the dynamics, although the most subversive ones indulge in a small semantic divergence: they are calling for “alternatives” as opposed to “false solutions”.

This rhetoric of solutions is certainly more effective than catastrophism to convince traditional opponents of climate policies. But it is in strong contrast with the urgency of the situation, and it also helps clear in advance the UN process: negotiations never venture on concrete topics such as renewable energies, transport or energy efficiency… These topics are within the boundaries of the sacrosanct State sovereignty and each country has to decide of its own policies. There are only 3 subjects discussed during a COP: emissions targets, financing and technology transfers. The declination in "solutions" is a matter for everyone... except negotiators and diplomats.

To be continued...

For other posts on climate and sustainability from this blog translated in English, click here.

10 juin 2015

J'ai un projet d'écriture et j'aimerais votre avis...

Voici près de 4 ans que je tiens ce blog... C'est un expérience extrêmement enrichissante mais aussi, parfois, un peu frustrante parce que je peux difficilement aller au-delà de 6000 ou 7000 signes. Alors régulièrement j'ai envie d'écrire sans être limité... Et pourquoi pas un livre ? Justement, voici qu'arrive l'été - morte saison pour les blogueurs. Si c'était l'occasion de s'y mettre ?
J'y ai un peu réfléchi. J'ai essayé de comprendre ce qui fait le succès de ce site, et ce qui me manque lorsque je vais faire le tour des librairies... Je crois qu'il serait possible de parler d'écologie et de développement durable de façon accessible sans tomber dans la simplification ou la moralisation. Ce sont des sujets complexes c'est vrai, parce qu'ils ont toujours des dimensions politiques, économiques, culturelles... mais ils nous concernent tous.

09 juin 2015

Rencontre avec les artisans de la COP21 - épisode 10 : Silvia Marcon et "Paris Climat 2015 : 20 ans après"

A six mois de son ouverture, la conférence de Paris sur le climat occupe de plus en plus les esprits mais il ne faut pas oublier qu'elle ne résoudra pas seule la question du réchauffement climatique. Même si un accord ambitieux y était adopté, le plus difficile resterait à faire : traduire, aux quatre coins du monde, ces engagements en changements concrets.
Partant de ce constat, la Fondation de l'écologie politique a décidé de se livrer à un exercice de prospective : imaginons qu'un accord est signé à Paris, que va-t-il se passer dans les 20 années qui vont suivre ? Silvia Marcon, directrice de la Fondation explique cette démarche :


Le résultat peut être téléchargé gratuitement : c'est un recueil dans lequel une vingtaine de personnalités (chercheurs, élus, entrepreneurs...) ont imaginé le monde en 2035 en partant du principe que le sommet de Paris en 2015 a été un succès. 

***

Compte-tenu de la pause estivale, ce dixième épisode de "rencontre avec les artisans de la COP21" va être, pour l'instant, le dernier. Je reprendrai la publication de vidéos à la rentrée, alors n'hésitez pas à vous abonner à ma chaîne Youtube.
En attendant, vous pouvez voir ou revoir les rencontres précédentes :
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02 juin 2015

L'inspection du travail à la Croix Rouge, et après ? Plaidoyer pour une responsabilité sociétale des ONG

Responsabilité sociale et environnementale à la croix rouge et dans le secteur associatif
Comme vous le savez si vous faites partie de mes lecteurs les plus fidèles, j'ai été jusqu'en décembre 2014 responsable du développement durable chez Action contre la Faim (voir ici). A ce titre, j'ai beaucoup travaillé sur les pratiques environnementales et sociales des associations et j'ai eu l'occasion d'échanger sur ces sujets avec de nombreux responsables d'ONG.
Autant vous dire que j'observe les déboires actuels de la Croix Rouge avec beaucoup d'attention, et quelques remarques...

"Violence des échanges en milieu associatif"


D'abord les faits : alertée par un délégué du personnel, l'inspection du travail est allée enquêter au siège de la Croix Rouge Française à Paris. Elle y a dégoté de très nombreuses irrégularités, principalement des journées dépassant la durée maximale autorisée par le code du travail : 3300 pour la seule année 2014. Et l'addition risque d'être salée, entre les amendes et les indemnités, la Croix Rouge devrait débourser 11 millions d'euros alors qu'elle peine déjà à équilibrer son budget...
Mais le pire, sans doute, pour l'ONG, c'est que le rapport de l'inspection du travail s'est retrouvé dans la presse qui, à la suite du Parisien, l'a copieusement commenté et continue joyeusement au moment où j'écris. Il est probable que cet épisode laissera des traces sur l'image de l'organisation et diminuera son attractivité auprès des donateurs, des salariés et des bénévoles. C'est malheureux pour la Croix Rouge qui est loin d'être la seule ONG a prendre des libertés avec le droit du travail.

C'est que les travailleurs associatifs sont généralement des gens très engagés qui ont tendance à accepter beaucoup plus qu'ils ne devraient les heures supplémentaires non-payées, les contrats précaires à répétition ou les licenciements abusifs...  Le secteur associatif a d'ailleurs connu plusieurs conflits au cours des mois passé : vous avez peut-être entendu parler d'Aides, du WWF, de SoliCités... Derrière ces mouvements collectifs qui ont fait quelques encarts dans la presse, se cachent tous les cas individuels, souvent tabous au sein même des associations.
Si on ajoute les problèmes de gouvernances et les questions environnementales, rares sont les organisations qui, même en menant de très belles actions, n'ont pas quelques cadavres dans leurs placards.


La mission sociale n'excuse pas tout, au contraire


Sans surprise, la Croix Rouge s'est retranchée derrière la ligne de défense traditionnelle de l'ONG prise la main dans la sac : "Oui, j'ai fauté. Mais, voyez-vous, je sauve des vies".
C'est vrai qu'une partie des mauvaises pratiques peut sans doute s'expliquer par les conditions de travail des associations, dont les interventions humanitaires d'urgence sont un exemple paroxysmique... mais finalement assez rare. Dans de nombreux cas, il s'agit seulement de négligences excusées à bon compte au nom de la mission sociale de l'organisation.

D'ailleurs cette rhétorique touche vite ses limites : ce que l'inspection du travail reproche à la Croix Rouge, c'est une organisation "pathogène",  "préjudiciables à la santé physique et mentale" des salariés. Est-ce vraiment des conditions permettant d'aider efficacement qui que ce soit ?
C'est un secret de polichinelle que les humanitaires ont un vrai problème de gestion des ressources humaines : épuisement, maladie, burn-out, conduites à risques... écourtent beaucoup trop de carrières, gaspillant les potentiels et les compétences. Dans de nombreuses organisations, le taux de turn-over atteint 60 ou 70% au bout de 3 ans, il dépasse parfois 95% pour les postes de terrain.
Comment alors avoir une action efficace ? Comment apprendre à connaître les personnes que l'on aide ? Développer une expertise ? Impossible... Pire, le recrutement et la formation deviennent de véritables gouffres, engloutissant les budgets, le temps et l'énergie de l'organisation.

Assurer des conditions de travail décentes ne nuit pas à la réalisation des missions des ONG. Au contraire, c'est une condition indispensable pour garantir un fonctionnement efficace et des programmes de qualité. Il en va de même pour d'autres sujets tout aussi négligés par les associations comme leurs impacts sur l'environnement.


Vers une responsabilité sociétale des associations


Il s'agit donc de trouver un équilibre entre la volonté louable de consacrer toute son énergie aux missions, désir souvent partagés par les salariés au point de se mettre en danger, et la nécessité de gérer durablement les organisations. Comment faire ?
Comme souvent en France, on parle déjà de faire une loi... Mais l'encadrement juridique n'est pas la solution à tous les problèmes : il peut fixer des règles générales mais les conditions d'intervention des ONG nécessitent aussi de la souplesse, les humanitaires notamment doivent être prudents lorsqu'ils projettent leurs standards sur les pays où ils interviennent. Et puis ce serait oublier les très nombreux salariés étrangers des ONG : je doute que le droit du travail centrafricain ou népalais offre des solutions satisfaisantes...

Le respect du droit applicable, en France comme dans les pays hôtes, est évidemment incournable. Le cas de la Croix Rouge montre qu'il reste parfois du travail...
Mais ce n'est pas suffisant : je crois qu'il est de la responsabilité des organisations d'assurer la santé et la sécurité de leurs salariés mais aussi de l'ensemble de leurs parties-prenantes : bénévole, prestataires, riverains, bénéficiaires... Bref ce que les entreprises ont pris l'habitude d'appeler leur responsabilité sociétale. Même si c'est difficile à entendre, le secteur marchand est en avance dans ce domaine, il a accumulé de l'expérience et développé des méthodes et des bonnes pratiques dont les associations seraient bien inspirées de se saisir. Ne serait-ce que pour ne pas laisser s'élargir le fossé entre leurs pratiques sociales et environnementales et celles des entreprises.

Plutôt que d'attendre la prochaine crise sous la menace de l'opinion et du législateur, les ONG doivent apprendre à porter un regard critique sur elles-mêmes et accepter de se saisir des expériences existantes pour définir ensemble un cadre de bonnes pratiques adapté à leurs situations particulières. Loin d'être en contradiction avec leurs missions, cela renforcerait leur crédibilité et participerait, au moins par l'exemple, à l'accomplissement de leurs mandats.
Espérons que les mésaventures de la Croix Rouge aideront au moins à cette prise de conscience...


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26 mai 2015

Rencontre avec les artisans de la COP21 - épisode 9 : Anne-Sophie Novel et Place to B

La réduction des émissions de gaz à effet de serre n'est pas qu'une question scientifique et technologique : nous connaissons bien désormais le changement climatique, ses mécanismes et ses conséquences probables, reste à l'expliquer au public et à convaincre les citoyens d'agir... Les déclarations de fin de COP et les interminables rapports du GIEC ne sont certainement pas le meilleurs outil pour ça : il faut inventer une façon de raconter le changement climatique et de mobiliser.
Voilà en quelques mots l'état d'esprit qui a encouragé Anne-Sophie Novel, journaliste, auteur et blogueuse (notamment chez Ecolo-Info), à lancer Place to B. Elle nous explique de quoi il s'agit :


Place to B, c'est d'abord une auberge de jeunesse située près de la gare du Nord (donc à portée immédiate du Bourget où se tiendra la COP21 à proprement parler) et réquisitionnée pour héberger 600 participants venus du monde entier. Ce cera aussi un espace de coworking avec des conférences de presse, des points d'avancement sur les négociations, des spectacles, des projections... Et, enfin, un "News Fab Lab" (ou fabrique d'un récit différent) où activistes, auteurs et créateurs pourront se rencontrer pour chercher de nouvelles façons de parler des enjeux climatiques.

Un nouvel épisode de cette série est publié chaque jeudi. Pour n'en manquer aucun, abonnez-vous à ma chaîne Youtube.
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21 mai 2015

Business & Climate Summit : ce qu'il faut en retenir

1) On est d'accord sur les principes


Tous les intervenants se sont entendus sur au moins quelques points : l'objectif de zéro émissions pour la seconde moitié du siècle, l'absurdité des subventions aux énergies fossiles, la nécessité d'un prix du carbone et urgence de se préparer aux effets du réchauffement. Rien de bien révolutionnaire mais ce consensus est quand même remarquable de la part de la trentaine de PDG et de ministres intervenus hier.

2) Un peu moins sur les détails...


Mais le consensus s'arrête vite lorsqu'on commence à creuser : A quelle date les émissions de gaz à effet de serre devront-elles avoir disparu ? Quels sont les moyens à mettre en oeuvre ? Quel prix donner au carbone ? Selon quels mécanismes ?
En particulier, il y a une fracture évidente entre ceux qui demandent une taxe sur le carbone et ceux qui croient encore aux permis négociables et aux marchés.
Sur ce sujet, on notera la position d'Angel Gurria (le secrétaire général de l'OCDE) qui défend vigoureusement une taxe carbone en soulignant que le marché de crédits négociables n'a manifestement pas fonctionné en Europe. Je doute que tout le monde dans la salle ait partagé son avis.
 

3) Les pétroliers génés aux entournures


Evidemment cette ébauche de consensus remet directement cause le business model de certaines industries. C'est le cas notamment du secteur des hydrocarbures qui était pourtant bien représenté. Pour eux, l'exercice a vite montré ses limites.
On peut aussi ranger dans cette catégorie le ministre du pétrole de l'Arabie Saoudite qui, malgré une formule fracassante, s'est employé à montrer qu'il ne faut surtout rien faire pour diminuer la consommation d'hydrocarbures.
Les pétroliers ne sont pas les seuls pollueurs me direz vous. Oui, mais ils ont été les seuls à ne pas assumer leurs contradictions. Des opérateurs de centrales à charbon ont également eu la parole mais eux au moins ont admis la nécessité d'un changement.


4) Des politiques français au taquet


François Hollande et Ségolène Royal sont intervenus le premier jour, respectivement en ouverture et en cloture de la journée, et Laurent Fabius a conclu le sommet. Belle mobilisation gouvernementale...
Le président a tenté de donner un cahier des charges (on pourrait peut-être dire une liste au Père Noel) aux entreprises avant la COP21. La ministre de l'écologie a dressé un tableau de l'ensemble des aspects de la lutte contre le changement climatique, sujet sur lequel elle était manifestement à l'aise. Leurs interventions m'ont paru assez encourageantes.


5) Les patrons français ont un besoin urgent de cours d'anglais

19 mai 2015

[Mis à jour] Et si, finalement, la finance sauvait le climat ?

Finance et changement climatique : divestment, risque carbone, activisme actionnarial
Vous n'associez pas a priori Standard & Poor's à la lutte contre la changement climatique ?
Vous avez peut-être tort : en avril, l'agence de notation a averti que le changement climatique aurait un impact sur la solvabilité des entreprises - elle avait déjà lancé un avertissement similaire l'année dernière pour les dettes souveraines. A terme, elle pourrait prendre en compte la résilience au changement climatique dans sa méthodologie de notation : Imaginez ce qu'il se passerait si, d'un seul coup, les entreprises qui émettent le plus de gaz à effet de serre ou qui sont mal préparées aux effets du réchauffement voyaient leurs notes baisser...

Les financiers de plus en plus sensibles aux risques climatiques


Refuser de placer son argent dans les industries les plus polluantes ou le retirer progressivement (le désinvestissement ou "divestment" en anglais) était jusqu'à assez récemment un comportement militant. Les universités anglo-saxonnes, poussées par leurs étudiants et professeurs, s'y sont illustrées depuis quelques années comme d'autres fonds déjà impliqués dans l'investissement socialement responsable.
Mais depuis le sommet de New York en septembre 2014, c'est l'ensemble de l'industrie financière qui commence à s'intéresser au climat, et le prendre en compte dans les décisions d'investissement est de moins en moins tabou... Dans une étude récente, Novethic a recensé les investisseurs internationaux qui ont pris des engagements en matière de changement climatique. Résultats :

"550 banques, assurances, fondations, etc. gérant plus de 22.000 milliards d'euros se sont déjà engagées pour le climat."




Pourquoi ? Parce que les investisseurs perçoivent désormais des risques réels pour la valeur de leurs portefeuilles :
  1. Risque carbone, c'est-à-dire le risque de voir les entreprises très émettrices en gaz à effet de serre perdrent de la valeur parce que de nouvelles réglementations rendent leurs opérations plus difficiles, voire remettent en cause leur business-model. Les premiers concernés sont les énergéticiens qui détiennent des réserves de pétrole, de charbon ou de gaz : ces actifs ont-ils encore une valeur alors que la communauté internationale s'est engagée à limiter le réchauffement à 2°C, ce qui implique de laisser dans le sol un tiers des réserves de gaz, deux tiers de celles de pétroles et 80% du charbon ?
  2. Risque climat, c'est-à-dire le risque que le changement climatique mette des entreprises en difficulté. C'est par exemple le cas de l'agro-alimentaire : est-il réellement préparé pour faire face à une baisse des rendements agricoles ou à un accès plus difficile à l'eau ?
Les investisseurs sont en train de réaliser que la combinaison de ces deux risques rend les investissements dans certaines entreprises hasardeux. Et cette prise de conscience pourrait avoir un très fort effet de levier : en détournant le capital des entreprises carbo-intensives, elle peut rendre instantanément plus difficile les investissements dans de nouvelles énergies fossiles comme les sables bitumineux ou le gaz de schiste. A l'inverse, les entreprises résilientes au changement climatique ou peu émettrices pourront accéder plus facilement aux fonds.


Et après ? Comment mettre (et garder) le secteur financier sur la voie des 2°C ?


Il est bien entendu trop tôt pour ce réjouir. Cette évolutions pose de nombreuses questions : Comment mesurer l'empreinte carbone d'un portefeuille ? Peut-on décliner dans le domaine de la finance l'objectif des 2°C ? En particulier, comment faire en sorte, non seulement de ne plus investir dans les activités polluantes, mais aussi de financer celles qui permettent la transition comme l'efficacité énergétique ou les énergies renouvelables ?
Une question très concrète par exemple : faut-il réellement désinvestir ? Certes ça rendra la vie des pétroliers plus difficiles mais ça ne les incitera pas vraiment à améliorer leurs pratiques. Ne vaudrait-il pas mieux continuer à investir dans le secteur des énergies fossiles mais seulement chez les "best in class", les entreprises qui font de réels efforts ?
De nombreux travaux sont en cours sur ces sujets, notamment chez le World Ressource Institute qui devrait les publier pendant la Climate Week en mai prochain.

Enfin, et surtout, la finance est une affaire d'anticipation. Si le secteur bouge aujourd'hui, c'est parce qu'il anticipe des réglementation plus sévères. Il ne continuera pas longtemps dans cette voie si la mobilisation de la société civile s’essouffle ou si les gouvernements semblent incapables de limiter réellement les émissions de gaz à effet de serre.
Un changement important est peut-être en train de prendre forme mais il reste fragile... et notamment conditionné à la réussite de la conférence de Paris sur le Climat !

Illustration : By Harald Bischoff (Own work) [CC BY-SA 3.0], via Wikimedia Commons

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07 mai 2015

Rencontre avec les artisans de la COP21 - épisode 8 : Yves Mathieu et le débat citoyen planétaire

La lutte contre le changement climatique n'est pas qu'une question d'experts et les sommets de l'ONU sur le climat ne sont pas réservés aux diplomates. Chaque habitant de la planète, quelle que soit sont origine, est concerné puisqu'il est à la fois victime potentielle du réchauffement et contributeur à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.
Mais comment prendre en compte l'avis des citoyens dans des discussions aussi complexes ? C'est à ce défi que s'attaque le "débat citoyen planétaire sur l'énergie et le climat" organisé le 6 juin avec le soutien de l'UNFCCC. Yves Mathieu, codirecteur de Missions Publiques, est un des initiateurs du projet. Il nous explique de quoi il s'agit :




Le débat citoyen planétaire est un exercice de démocratie participative d'une dimension inédite : le 6 juin, des panels de citoyens seront réunis dans plus d'une centaine de pays. Selon un protocole identique pour tous, ils échangeront leurs points de vue et répondront à 30 questions sur les enjeux de la COP21. Leurs réponses seront mises en ligne en temps réel sur le site du World Wide Views où l'on verra se dessiner au fur et à mesure que les discussions avances dans chaque créneaux horaires une opinion mondiale sur le changement climatique. Les résultats seront ensuite consolidés et analysés et remis aux décideurs lors de la conférence de Paris.

Un nouvel épisode de cette série est publié chaque jeudi. Pour n'en manquer aucun, abonnez-vous à ma chaine Youtube.
Les rencontres précédentes :
Vous recherchez d'autres événements ? Voici l'agenda de toutes les manifestions autour de la COP21.
Vous avez un projet et vous souhaiteriez apparaître dans cette rubrique ? Parlez-moi en.

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04 mai 2015

Pour le solaire, la Chine est un exemple... mais pas celui que vous croyez

Solaire thermique en Chine : chauffe-eau solaire sur un toit près de Shanghai
Dans le petit monde du solaire, le mois d'avril a été marqué par un brusque accès de sinophilie. Alors que la Chine s'était longtemps contenté de vendre des panneaux solaires au reste du monde, elle semble désormais décidée à développer son propre parc photovoltaïque à marche forcée. Plusieurs statistiques publiés ces derniers jours ont confirmé ce tournant avec des chiffres qui, vu de chez nous, sont à peine croyables.
On ne peut que se réjouir de cette situation mais comme souvent dans le solaire, le photovoltaïque éclipse le thermique... Or s'il faut citer les chinois en exemple, c'est surtout pour leur usage massif du chauffe-eau solaire individuel.


La Chine adopte enfin le solaire photovoltaïque...


Le 30 mars, un rapport du programme photovoltaïque de l'Agence International de l'Energie a suscité une première vague d'enthousiasme en évaluant le parc solaire photovoltaïque chinois à 38.2 GigaWattcrêtes (pour comprendre ce qu'est un Wattcrête, voir cet article) en hausse de 60% par rapport à l'année précédente. Deuxième salve le 20 avril, lorsque l'administration chinoise de l'énergie a publié les chiffres de raccordement pour le premier trimestre 2015 :  5.04GWc, soit l'équivalent de la totalité du parc français (5.7GWc en 2014).
A ce rythme, la Chine va très certainement rattraper l'Allemagne et devenir le leader mondial du solaire photovoltaïque en 2015. Pas si mal quand on sait qu'en 2011, elle faisait jeu égal avec... la Belgique. Et qu'en 2007, l'ensemble du parc chinois ne dépassait pas la puissance d'une grosse centrale solaire !

Croissance explosive du parc solaire photovoltaïque chinois entre 2000 et 2014

On peut certainement parler de croissance explosive : entre 2000 et 2014, le parc solaire photovoltaïque chinois a été multiplié par 2000 ! Mais ces chiffres doivent quand même être mis en perspective avec les dimensions de la Chine et le retard qu'elle avait accumulé : l'électricité solaire ne représente toujours qu'une fraction du mix chinois (de l'ordre de 35TWh d'après mes estimations, soit 0.7%) très largement derrière l'Italie, championne du monde en la matière avec 7.92% de son électricité d'origine solaire. Malgré son envol, le solaire photovoltaïque chinois est encore loin d'entamer la dépendance du pays au charbon. Après avoir été longtemps un immense fabricant de panneaux solaires mais un très petit installateur (un paradoxe dont je vous parlais en 2013), la Chine ne fait somme toute que rattraper son retard.
Il existe cependant un domaine dans lequel le solaire chinois est vraiment impressionnant : c'est l'usage du solaire thermique.


... mais c'est dans le solaire thermique que la Chine est vraiment révolutionnaire


La différence entre solaire photovoltaïque et solaire thermique ? Le solaire photovoltaïque, ce sont les panneaux solaires "classiques" que l'on voit régulièrement sur les toits français et qui permettent de produire de l'électricité. Le solaire thermique permet lui de produire de l'eau chaude, généralement pour des usages sanitaires ou pour le chauffage. Le principe est grosso modo le même que lorsque vous laissez un tuyaux d'arrosage au soleil et que l'eau en sort tiède quelques heures plus tard, avec quelques petits raffinements qui permettent par exemple de produire de l'eau chaude même lorsque la température extérieure est négative.

Si vous vous êtes déjà rendu en Chine, et si vous avez un oeil d'énergéticien, vous avez certainement noté l'omniprésence des chauffe-eaux solaires. Pas un toit qui en soit dépourvu même dans l'habitat collectif et dans la moitié sud du pays il n'est pas rare que ce soit la seule source d'eau chaude du domicile y compris pour la classe moyenne urbaine.
Les statistiques de l'Agence internationale de l'Energie illustrent l'avance de la Chine dans ce domaine : avec 180GW installés, elle possède les deux-tiers de la capacité solaire thermique mondiale, les États-Unis sont deuxième avec 16GW. Même en ramenant le parc à la population, la Chine reste en tête avec 33 watt par habitant contre 29 pour l'Australie (la France est loin derrière avec 2.7W/hab). Et les installations se poursuivent : en 2012, la Chine a installé 44.7GW, soit 85% des installations mondiales et autant que l'ensemble du parc existant en Europe !

Solaire thermique : 70% de la capacité mondiale est installée en Chine
Chauffe-eaux solaires près de Shanghai

Comme chauffer de l'eau est très énergivore, cet usage massif du solaire thermique permet d'importantes économies d'énergies et de carbone : en 2012, toujours, l'AIE estimait que la Chine économisait ainsi 186TWh par an. Pour comparaison, la production d'électricité renouvelable chinoise (hors hydroélectrique) était à la même époque d'environ 160TWh. La contribution du solaire thermique au verdissement de la Chine est supérieure à celle du solaire photovoltaïque, de l'éolien et de la biomasse réunies ! En terme d'empreinte carbone, le gain est tout aussi important : l'AIE l'évalue à 52 millions de tonnes de CO2 par an, soit grosso-modo l'équivalent des émissions du Portugal ou de l'Autriche. Dernière précision : le secteur emploie 3.5 millions de chinois...

De mon point de vue, la Chine est bien en train de révolutionner l'énergie solaire, mais ce n'est pas parce que le photovoltaïque y a connu quelques années de forte croissance. Au contraire alors que les pays développés s'orientaient pour la plupart vers le solaire photovoltaïque et ses nombreux problèmes, du stockage de l'électricité jusqu'au recyclage des panneaux, la Chine a résolument donné la priorité à une solution low-tech, plus simple mais aussi plus efficace.
Aujourd'hui le solaire thermique est largement adopté par les chinois et, pratiquement sans aucune aide publique, il réduit sensiblement la demande en énergie du pays et ses émissions de gaz à effet de serre. Voilà une success story que nous serions bien inspiré de méditer...

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