28 juillet 2015

Le changement climatique, opportunité ou menace ? Demandons son avis à un homme préhistorique...

A priori, une hausse de la température moyenne est plutôt une chose sympathique. Entre autres, on peut espérer réduire les dépenses de chauffage, accélérer la croissance des plantes (donc les rendements agricoles) et aller à la plage plus souvent.
C'est d'ailleurs comme ça que le voyait Svante Arrhenius, le premier a avoir compris que l'utilisation à grande échelle d'énergie fossile allait faire augmenter la température moyenne de la planète.
En 1896, il calcule qu'un doublement de la concentration en dioxyde de carbone dans l'athmosphère conduirait à un réchauffement de 4°C (c'est à peu de choses près ce que prévoit toujours aujourd'hui le GIEC). Mais cette perspective ne l'inquiète pas particulièrement. D'autant qu'il savait déjà que le climat change naturellement : les archéologues du XIXe siècle avaient compris en analysant les restes d'animaux découverts sur des sites préhistoriques que la température avait changé significativement dans le passé - c'est d'ailleurs pour expliquer ces découvertes qu'Arrhenius s'intéresse à l'effet de serre. 


Les variations climatiques du paléolithique supérieur et leur impact sur l'homme


S'il avait disposé des connaissances que nous avons actuellement sur sur les variations passées du climat et de leurs conséquences pour les premiers hommes, il aurait peut-être été un peu moins enthousiaste....

Lorsque les premiers hommes modernes débarquent en Europe, il y a environ 40.000 ans, ils y trouvent un climat a priori hostile : nous sommes en plein dans le dernier maximum glaciaire, une période de refroidissement global qui a culiminé il y a environ 20.000 ans, et la moitié nord de l'Europe est recouverte de quelques kilomètres de glace. Cependant cette période est ponctuée de rechauffements rapides et brefs. La température remonte alors pour atteindre des niveaux tempérés pendant quelques siècles. Ces anomalies sont connues sous le nom d'évenements de Heinrich et de cycle de Dansgaard-Oeschger et leur origine reste incertaine.

Question : comment se sont comportés nos lointain ancètres lorsque ces événements leur offraient pour quelques générations un climat tempéré ?
On peut répondre, au moins en partie, grâce aux progrès de la la datation au carbone 14 (notamment à la spectrométrie de masse par accélérateur) qui permet de dater précisément les vestiges et donc d'extrapoler les variations de population dans le temps. Et là, surprise...


Les premiers européens préféraient le froid...


Comme tout bon européen, nos ancètres sont allés se mettre à l'abri du froid en Espagne et dans le Sud de la France. Ils y resteront pendant toute la période glaciaire avec uen population ne dépassant pas 40.000 individus (Van Andel et Davies, 2003).

Plus surprenant : les intermèdes tempérés ne permettent pas à la population de croitre. C'est même le contraire qui s'est produit : la fréquences des sites baisse nettement à chaque réchauffement (d'Errico, 2010). Les premiers européens semblent bien avoir préféré les périodes de basse température...
Les paléontologues expliquent ce résultat contre-intuitif par l'évolution de la végétation : nos ancètres étaient des chasseurs, grands consommateurs d'ongulés. Or ceux-ci se trouvent plus facilement dans les steppes, lorsque le climat se réchauffe, la steppe laisse place à des forets, la chasse devient plus difficile et la population baisse.


Et à l'âge de bronze ?


Bon, vous me direz qu'il s'agissait de chasseurs dépendant très directement de leur environnement et qui n'avaient sans doute pas de connaissances techniques ou de structures sociales leur permettant de s'adapter à une variation du climat. Vous n'avez pas tort... Mais une société plus avancée garantit-elle un meilleurs résultat ?

Faisons un grand bond en avant pour arriver en 850 avant notre ère. A ce moment-là, l'Europe connait encore un changement climatique rapide : son climat devient plus frais et plus humide.
Au Pays-Bas, ce climat plus humide provoque une élévation rapide des nappes phréatiques : les plaines se tranforment progressivement en marais et en tourbières. Cette fois nos ancètres tentent de s'adapter : des fouilles ont montré queles habitants de Hollande Septentrionale, installés sur place depuis près d'un millénaire, ont modifié leurs techniques de constructions afin de surélever les habitations. Mais c'est insuffisant : les marécages continuant à gagner sur les terres arables, ces populations ont finalement été contraintes d'émigrer.
Mais pour d'autres l'effet a été positif : c'est le cas des scythes, un peuple nomade installé à l'époque en Sibérie centrale. Pendant que les agriculteurs européens peinent, eux connaissent un remarquable développement démographique et culturel et une extension vers l'Europe de l'est et du Sud-est (ce qui les fera entrer en contact avec les Grecs). L'explication de cet essor semble tenir encore une fois à la végétation : avec un climat plus humide, des zones semi-arides se sont transformées en steppes favorables aux herbivores, donc aux nomades (Van Geel, 2009).

Morale de l'histoire


Parmi une multitude d'autres, ces quelques exemples montrent à quel point il est difficile de prévoir les effets d'une variation du climat sur une communauté humaine. Seront-ils positifs ou négatifs ? C'est l'interaction entre, d'une part, les modifications physiques de l'environnement causées par un changement climatique et, d'autre part, les caractéristiques (économiques, sociales, politiques, culturelles...) de la communauté considérée qui le dira. Interactions d'autant plus complexe et dynamiques que les sociétés sont développées et interdépendantes.

De ce point de vue, je crois qu'il serait vraiment ambitieux d'essayer de prévoir comment le réchauffement que nous connaissons actuellement va influer sur nos propres sociétés et d'essayer de deviner des gagnants et des perdants, comme le font manifestement certains pays qui ne collaborent pas aux efforts de réduction des émissions.
Nous pouvons sans doute, au moins en partie, prévoir les impacts du changement climatique actuel sur notre environnement physique mais beaucoup moins sur notre environnement humain. Et à l'arrivée, le résultat peut se révéler assez contre-intuitif...



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23 juillet 2015

Série d'été : petites et grandes histoires de l'adaptation aux changements climatiques

Le blog part en vacances ! Retour prévu au alentour du 20 août avec une série d'articles pour reprendre en douceur la préparation de la conférence de Paris sur le climat...
En attendant, je vous ai préparé une série d'articles que j'espère originaux, peut-être divertissants, et en même temps instructifs. J'en publierai un par semaine a priori le mardi (sous réserve d'accès à internet).


Nous allons vers une hausse de la température de 2°C (au mieux). So what ?


Comme vous le savez certainement, sous l'effet de nos émissions de gaz à effet de serre, la température moyenne de la Terre a augmenté de 0.8°C depuis le début de l'ère industrielle. Le GIEC estime, dans son scénario le plus favorable, que cette hausse devrait se poursuivre pour atteindre 1.1 à 2.5°C à la fin du siècle - une augmentation beaucoup plus forte (au-delà de 5°C) n'étant pas écartée.
Voilà pour les chiffres.

Un des grands malheurs dans la lutte contre le changement climatique, c'est que pratiquement personne ne comprend la signification de ces variations de température. Nous allons vers une hausse de la température de 2°C au mieux, so what ?

On est évidemment tenté d'analyser ce chiffre sur la base de sa propre expérience : 2°C de plus = enlever une épaisseur. Ce sera un peu plus compliqué, nous disent les scientifiques, et de citer une longue liste des désastres probables : hausse du niveau des mers, augmentation de l'intensité des événements climatiques extrêmes, modification des zones de prévalence des maladies, baisse des rendements agricoles...
Mais en la matière il n'y a guère de certitudes : pour ne citer qu'un seul exemple, le GIEC a multiplié par deux ses prévisions quant à la hausse du niveau des mers entre son quatrième et son cinquième rapport !

Et même si les scientifiques pouvaient nous décrire avec précision et certitude les conséquences du réchauffement climatique sur notre environnement, cela ne nous dirait toujours pas comment nous allons, nous individus et sociétés, y réagir. En d'autres termes, quels seront les impacts économiques, sociaux et politiques de ces changements ?
Il y a 10 ans, l'ouragan Katrina a montré que l'effet d'un phénomène climatique ne peut pas être pensé indépendamment de ces facteurs. Que la première puissance mondiale ait eu tant de mal à faire face à une tempête sur son propre sol, que la catastrophe naturelle ait fait ressortir les préjugés raciaux et les biais médiatiques, que les égoïsmes aient si vite pris le dessus... Tout cela devrait nous alerter : peut-être surestimons-nous la capacité de nos sociétés à continuer à fonctionner dans un climat perturbé.


Regarder en arrière faute de pouvoir prévoir l'avenir


Mais essayer de décrire cet avenir ce serait donner plus dans la fiction que de la science. Plutôt que de tenter en vain de prévoir les réactions de nos sociétés au changement climatique en cours, il me semble préférable de regarder en arrière. L'espèce humaine a déjà été confronté à des changements climatiques, certes plus modestes que celui que nous connaissons actuellement mais il est sans doute possible d'apprendre de ces expériences.

Les progrès de la paléoclimatologie nous permettent désormais de connaître avec une bonne précision les évolutions du climat au cours des derniers millénaires. Ces données éclairent parfois d'un jour nouveau notre Histoire : nous avons tous entendu parler à l'école de la grande famine de 1315, de la peste noire et de la Guerre de 100 ans, mais qui sait que ces évènements sont contemporains de la fin de l'optimum climatique médiéval et de l'entrée dans un petit âge glaciaire ? Ce n'est peut-être pas un hasard...

illustration du petit age glaciaire à la fin du moyen age : les rivières gelées des tableaux de Bruegel
Un paysage d'hiver vu par Bruegel l'Ancien en 1565,
les rivières gelées représentées sur plusieurs de ses tableaux sont
souvent vues comme un témoignage du petit âge glaciaire

Comment nos ancêtres, plus ou moins lointains, ont-ils réagi face à la hausse ou à la baisse de quelques fractions de degrés de la température moyenne de la planète ? Quand cela leur a-t-il été favorable ? Comment ont-il essayer de s'adapter ? S'ils ont échoué, pourquoi ?
Voilà les histoires que je vais vous raconter au cours des prochaines semaines : les fortunes diverses des hommes préhistoriques confrontés aux crises climatiques, l'effondrement de la colonie viking du Groenland, les efforts des empereurs de Chine pour faire face aux variations de la mousson...

J'espère que ces articles vous plairont et je vous retrouve dans un mois !

Disclaimer :
Tous les articles dans cette série sont basés sur des publications scientifiques (que je cite évidemment). Dans certains cas, les thèses exposées sont encore débattues. En général, il ne s'agit pas d'un débat sur les événements climatiques mais d'une discussion entre climatologues et historiens, ces derniers insistants sur d'autres causalités. Pour garder une lecture agréable, je ne rend pas compte de ces discussions mais, si vous êtes intéressé, un moteur de recherche scientifique vous permettra de les trouver très facilement.

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18 juillet 2015

De la psychologie du climato-sceptique et de l'art de lui répondre

Il m'arrive assez régulièrement de trouver sur ce blog des commentaires qui mettent en doute l'existence du réchauffement climatique ou le rôle des émissions de gaz à effet de serre d'origine humaine dans ce changement. Cela va du simple troll jusqu'à de longues argumentations auxquelles l'auteur -presque toujours anonyme- a manifestement consacré du temps.
Pendant longtemps, j'ai regardé ces messages avec amusement. Et aussi un peu de curiosité : Qui sont ces inconnus qui arpentent le web pour faire partager leur lubie ? Qu'est-ce qui peut bien les motiver ? Et puis, il y a quelques mois, je me suis décidé à répondre à ces commentaires. Non parce que j'espère convaincre leurs auteurs mais parce que je ne veux pas laisser le champ libre à la désinformation sur mon blog, même dans les commentaires.

En même temps que je menais cette petite guérilla, je me suis penché sur la psychologie et les méthodes du climato-sceptique (qui, figurez-vous, sont des sujets de recherche tout à fait sérieux). Je vous propose dans cet article une rapide synthèse de ce que j'ai appris à la fois dans la pratique et au travers de ces recherches. Avec l'espoir que cela puisse être utiles aux blogueurs, journalistes, community managers ou autres qui font face aux mêmes personnes.


Climato-sceptique ou climato-négationniste ?


D'abord il convient de bien nommer les choses : ici on ne parle pas de doute scientifique (demander des preuves avant d'adopter une opinion) mais au contraire de personnes qui ont déjà une opinion arrétée et qui évaluent la validité des arguments scientifiques en fonction de leurs convictions. Le "climatosceptique", paradoxalement, n'est en général pas un sceptique : il est certain d'avoir raison et le doute dont il se réclame ne s'applique qu'aux thèses qu'il rejette.
Pour faire cette distinction, l'anglais a deux termes climate skeptic et climate denier. Le second pourrait se traduire par "négationniste du climat", une expression qui n'a pas encore fait son chemin en français mais qui reflète bien la réalité du phénomène : comme  le négationiste historique, le négationniste scientifique défend une thèse manifestement erronée ("le changement climatique n'existe pas", "l'homme a été crée il y a 6000 ans", "il n'y a pas de lien entre HIV et SIDA", "les vaccins causent l'autisme", etc...), malgré un consensus scientifique écrasant soutenu par de nombreuses preuves.

Evidemment, si on laisse de coté les quelques individus qui y ont intéret personnel ou professionnel, le négationnisme scientifique parait incompréhensible : qu'est-ce qui peut bien pousser un individu, qui généralement n'a pas les moyens d'effectuer ses propres recherches, à adopter et défendre une opinion à l'encontre du consensus scientifique ?
Cette question a fait l'objet de plusieurs études qui tendent à montrer que le négationnisme scientifique, comme le négationnisme historique, est généralement d'origine idéologique. On peut citer, par exemple, l'experience conduite par l'Université de Washington : des cobayes reçoivent une coupure de presse presentant un rapport sur le changement climatique, ils sont ensuite invités à évaluer cette menace. Il existe deux versions de l'article qui décrivent dans les mêmes termes la hausse des températures, le rôle de l'homme et les risques en cas d'inaction, la seule différence se trouve dans les conclusions : la première version recommande la régulation des émissions de dioxyde de carbone, la seconde plaide pour une déréglementation de l'industrie nucléaire. Résultat : les lecteurs de tendance libérale-conservatrice auxquels on a soumis la version "régulation" voient dans le changement climatique un danger moindre que ceux qui ont reçu la version "nucléaire", en fait ils l'évaluent même en dessous du groupe de contrôle (qui n'a lu aucun des deux articles). En d'autres termes, l'information reçue est inefficace lorsqu'elle est associée à une recommandation à laquelle le lecteur n'adhère pas, elle a même tendance à être contre-productive...

Pour le négationniste, consciemment ou non, une information scientifique ne peut être correcte que si elle est en accord avec sa représentation de soi et du monde. On parle pour décrire ce phénomène de lyssenkisme (du nom du biologiste soviétique Trofim Lyssenko qui crut pouvoir appliquer la lutte des classes à l'agronomie).
Parce qu'il est lyssenkiste, vous ne pourrez jamais convaincre un climatosceptique par un argument scientifique : en réalité, même s'il place la discussion sur le plan scientifique, ses objections sont d'ordres politiques, morales ou religieuses...


Comprendre les stratégies pour y répondre


Si vous voulez quand même lui répondre, sachez que dans la plupart des cas votre interlocuteur ne cherche pas à étayer son opinion mais à affaiblir la votre. Selon une vieille stratégie théorisée par l'industrie du tabac il y a plus d'un demi-siècle, il s'agit de créer du doute... Pour cela, il peut recourir à trois méthodes : il peut soit 1) mettre en doute l'existence même d'un consensus scientifique, 2) attaquer les personnes (vous, les scientifiques, les institutions, etc.), 3) remettre en cause directement la théorie scientifique.
Si vous parvenez à classer les arguments de votre interlocuteur dans une des ces catégories, vous pourrez plus facilement y répondre :

  1. S'il met en doute le consensus

    La technique est assez simple, on pourrait résumer ainsi : "Je ne suis pas scientifique mais je sais qu'il existe des chercheurs qui doute du réchauffement climatique. Attendons que le débat soit clos avant d'agir." Une compilation de la littérature conservatrice aux États-Unis a montré que c'est l'argument le plus souvent utilisé pour nier le changement climatique.
    Que répondre ? D'abord, on peut rappeler que 500 ans après la première circumnavigation, il existe encore un certain nombre de personnes convaincues que la Terre est plate : l'unanimité est hors de portée quel que soit le sujet... Mais ce n'est pas l'unanimité qui définit une certitude scientifique, c'est l'existence de nombreuses preuves convergentes (en théorie des sciences, on parle de "consilience") en particulier lorsqu'elles sont partagées par des scientifiques issus de plusieurs disciplines et de différentes origines géographiques. Ce qui est le cas pour le changement climatique.
    D'un point de vue plus terre à terre, de nombreuses études ont tenté d'évaluer l'existence ou non d'un consensus sur le changement climatique dans la communauté scientifique. Avec des méthodologies différentes (sondage, revue des publications, étude des prises de parole publiques...), elles sont toutes parvenues à un constat similaire : le consensus scientifique est de l'ordre de 97% depuis le début des années 90 (voir ici, ici, ici ou ici, entres autres).

  2. S'il s'attaque aux personnes

    Quel que soit le sujet, si vous pensez avoir raison contre 97% des scientifiques et 80 académies nationales des sciences, il faut bien que, en dépit des apparences, tous ces gens soient des idiots et/ou des conspirateurs. C'est pourquoi l'attaque ad hominem est pratiquement une figure obligée de tout discours négationniste. On en trouve de multiples avatars : des attaques ciblées contre certains chercheurs (le cas de Michael Mann est emblématique mais loin d'être unique) ou contre des figures médiatiques (Al Gore, par exemple), contre le GIEC ou les climatologues en général... Ces attaques ne se limitent pas à quelques commentaires de blogs, avec parfois le soutien d'intérêts privés, elles peuvent prendre la forme de procès abusifs, de plaintes auprès des autorités académiques, de diffamations, de piratages informatiques, de menaces, etc. (Lewandowsky et al., 2013) Et ça marche : il en résulte une forme d'autocensure qui a conduit les climatologues à ne pas publier leurs prévisions les plus pessimistes (Brysse et al., 2013).
    Que répondre ? Attaquer les personnes faute de pouvoir réfuter les idées est un recours traditionnel de l'obscurantisme, ne vous y laissez pas entraîner. Essayer plutôt de ramener la discussion dans le champ scientifique : la qualité de travaux ne dépend pas de leurs auteurs mais de leur contenu. Vous pouvez au passage rappeler que la liberté académique, c'est-à-dire la possibilité de conduire des recherches et d'en rendre compte même si elles déplaisent à tel ou tel groupe politique, économiques ou religieux, est indispensable au progrès scientifique (et accessoirement garantie en France par le Conseil Constitutionnel et le Code l'Education).

  3. Si son objection est d'ordre scientifique

    Ici, on a que l'embarra du choix : il peux s'agir de contester les données et les observations ("le réchauffement a cessé en 1998", "les mesures de température ne sont pas fiables", "les glaciers progressent"...), de mettre en doute les modèles, de proposer des théories alternatives ("le soleil est responsable du réchauffement climatique", "ce sont les rayonnements cosmiques", "les volcans", etc.). Malgré leurs variétés, ces arguments reposent souvent sur les même erreurs : des raisonnements fallacieux (paralogisme, tautologie, fausse analogie, faux dilemme, etc.) et/ou un choix de données orienté - ce que les anglophones appellent "cherry picking".
    Que répondre ? Même si vous voyez l'erreur de votre interlocuteur, je vous conseille de partir du principe qu'il est de bonne foi et que lui-même pense que son argument est valide : plusieurs ressorts psychologiques, comme le biais de confirmation, peuvent expliquer que des personnes d'ordinaire rigoureuses acceptent un raisonnement faux. Expliquez l'erreur et faites preuve de pédagogie. Pour vous aider, vous pouvez trouver ici (en anglais) des réponses détaillées à la plupart des arguments climatosceptiques.


Quelques conseils pratiques


Avant de répondre à un climato-sceptique (ou à un négationniste scientifique, quel que soit le sujet), surtout sur internet, vous devez avoir conscience :
  • Que c'est un combat inégal : vous avez face à vous le plus souvent un anonyme, dont l'objectif n'est généralement pas de montrer qu'il a raison de mais de faire croire que vous avez tort, ce qui lui permet notamment de se contredire sans sourcilier d'une ligne à l'autre et de crier victoire si votre position varie d'un iota.
  • Mais que vous n'êtes pas seul : identifiez les passages clés de l'argumentation de votre contradicteur et passez-les à la moulinette d'un moteur de recherches, vous pourrez ainsi en déterminer l'origine et voir si d'autres ont déjà répondu. Si c'est le cas, n'hésitez pas à renvoyer vers les réponses existantes.
  • Que vous êtes maitre de la discussion : une stratégie que j'observe souvent de la part de ces commentateurs consiste à changer de sujet lorsque leurs arguments sont réfutés ("Expliquez-moi plutôt pourquoi etc."), il est important de garder une discussion suivie et centrée sur le sujet initial.
  • Que vous ne vous adressez pas à votre interlocuteur mais aux autres lecteurs : résistez à la tentation de forcer le trait ou d'amener la discussions sur un plan personnel (les qualifications du commentateur, ses motivations...), contentez vous de démonter son raisonnement ou les faits qu'il avance de façon aussi précise et rigoureuse que possible.



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16 juillet 2015

Comment suivre en direct la production d'électricité des principaux pays européens (et cesser de raconter n'importe quoi à la télé) ?

[Publié initialement le 16/12/2013, mis à jour le 16/07/2015] Vous vous souvenez du débat entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal à la veille du second tour de la présidentielle de 2007 ? Et de ce moment épique où aucun des deux n'a été capable de dire quelle est la part du nucléaire dans la production d'électricité française ?



Cet exemple est vraiment caricatural, mais le scénario se répète : le débat sur l'énergie est tristement marqué par la méconnaissance des faits et qui le réduit souvent à une confrontation idéologique.
Pourtant les entreprises du secteur ont fait de gros efforts de transparence et à condition de connaître les adresses et les outils disponibles, vous pouvez tout savoir minute par minute de la production d'électricité en Europe : Combien les parcs éoliens de mer du nord produisent-ils à cet instant précis ? En ce moment la France est-elle importatrice ou exportatrice d'électricité ? Quel est la part des énergies renouvelables dans la production allemande aujourd'hui ? Les réponses sont ici...


En France : RTE Eco2mix

Le service Eco2mix mis en place par le réseau de transport d'électricité offre un aperçu complet et ergonomique de l'état de la production électrique en France : la production instantanée des différentes filières, l'empreinte carbone des kilowattheures produits, les échanges aux frontières... Toutes ces données sont disponibles en direct ou pour n'importe quelle période des 3 mois précédents. Une version par région a même été mise en ligne récemment.


En Allemagne et en Autriche

De nombreuses informations sur la production d'électricité allemande sont disponible sur le portail de l'Institut Fraunhofer, notamment la production quotidienne et le prix spot (merci à Cyril qui m'a indiqué ce site en commentaire !).
L'European Energy Exchange, la bourse de l'énergie en Europe centrale, met également à disposition de nombreuses données sur la production d'électricité en Allemagne, en Autriche et dans quelques autres pays.


En Grande Bretagne

Le service britannique brille plus par son exhaustivité que par son ergonomie... Avec un peu de patience il est possible d'y trouver à peu près tout ce que l'on peut souhaiter comme l'évolution de la production par filière, le détail de la production éolienne ou les flux internationaux.


Au Danemark

Energienet, l'équivalent danois du français RTE, propose une carte interactive sur laquelle apparaissent les productions et les flux à la fois d'électricité et de gaz.
Energie et développement - combien d'électricité éolienne au Danemark ? La réponse en direct !
Capture d'écran du service proposé par Energienet au Danemark


En Espagne

Le réseau de transport d'électricité espagnol, Red Eléctrica de España, met lui aussi à disposition un suivi de la production des différentes filières en temps réel. Avantage de ce service : il propose un historique remarquablement long puisqu'il est possible de retrouver les informations pour n'importe quel jour jusqu'en 2007 !


En Belgique

Elia propose de nombreuses informations mais le suivi en temps réel n'est disponible que pour l'éolien et le solaire. Pour les autres énergies, il faut se reporter au programme de production à J-1 ou au rapport de production réelle à J+1.
Quelques données complémentaires peuvent être trouvé sur le site de l'EEX.


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Vous connaissez des services équivalents en Chine, aux États-Unis ou dans d'autres pays ? Vous ne réussissez pas à trouver les informations que vous souhaitez ? N'hésitez pas à réagir en commentaire pour améliorer cet article !

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Ces articles peuvent vous intéresser :

Germany, France, UK... A few tools to know everything about european electricity production.

Energiewende in Germany, transition énergétique in France, energy bill in Great Britain… European countries are overhauling their energy policies to face climate change and resources scarcity and to cope with their public opinion. In this context, electricity production statistics are becoming controversial: the percentage of nuclear in French mix or the dynamic of coal-fired electricity production in Germany may have huge political significance.
Unfortunately in many occasion it became obvious that policy makers ignore these data. One famous example in France is the 2007 presidential debate between Ségolène Royal and Nicolas Sarkozy where neither of them was able to give an exact figure regarding the share of nuclear in French electricity generation (while of course accusing the other of being wrong). This example is really cartoonish, but the scenario is too common: energy debates often disregard facts and are reduced to an ideological confrontation.

Yet it is quite easy to fact-check affirmation regarding electricity generation. Power companies have made great transparency efforts and, provided you know the addresses and the available tools, you can know everything from the production of electricity in Europe minute by minute: how North Sea wind farms are performing right now? Is France currently importing or exporting electricity? What is the share of renewable energies in the German production today? The answers are here...

(This post was translated from the original in French : Comment suivre en direct la production d'électricité des principaux pays européens ?)


In France: RTE Eco2mix

The Eco2mix service is provided by the French electricity grid (RTE). It is available in English and gives a complete and ergonomic overview of the state of electricity production in France: instant production from each energy source, carbon footprint of one kilowatt-hour, trans-border flows... All these data are available with a 15 minutes pace over the last 3 months. In addition, a regional version was recently created.


In Germany and Austria

Data on the German electricity production are available on the portal of the Fraunhofer Institute, including daily production and spot price.
In addition, the European Energy Exchange, the energy market place for Central Europe, provides extensive data on the production of electricity in Germany, Austria and a few other countries.


In Great Britain

The British service shines by its comprehensiveness more than by its user-friendliness… But with a little patience you may find anything you can possibly want like the evolution of production by source, detailed wind generation or international flows.


In Denmark

Denmark is often praised for its energy policy. You want to check? Energienet, the Danish power grid, offers an interactive map on which productions and flows for both electricity and gas appear in real time.




In Spain

The Spanish grid, Red Electrica Espana, also provides a monitoring of the production from each energy source in real-time. Advantage of this service: it offers a remarkably long history as it is possible to find data for any day since 2007!


In Belgium

Elia offers lots of information but the real time tracking is available for wind and solar. For a complete picture, you can check the prevision at D-1 and the actual production at D+1.
More data are available from the European Energy Exchange.


For other posts on energy and climate from this blog translated in English, click here.

 

13 juillet 2015

La crise grecque est aussi une crise énergétique (article invité)

(Dans un long article publié le 8 juillet sur son blog et intitulé "What Greece, Cyprus, and Puerto Rico Have in Common", Gail Tverberg décortique le rôle de l'énergie dans la situation de la Grèce. Avec son aimable autorisation, je reproduis ici une traduction en Français de ce texte)

Quel est le point commun entre la Grèce, Chypre et Puerto Rico ? Oui, bien sur ! De graves problèmes financiers. Mais il y a autre chose : ils sont tous très dépendants du pétrole. La figure 1 montre la part du pétrole dans le mix énergétique des pays européens en 2006.

Figure 1. Part du pétrole dans la consommation totale d'énergie en 2006, (d’après Energy information data, juin 2015)

La Grèce et Chypre sont en haut ce tableau. Les autres "PIIGS" (Irlande, Espagne, Italie, et Portugal) viennent juste après. Puerto Rico n’est pas européen et donc absent de la figure 1, mais s’il était présentés dans ce tableau, il apparaitrait entre la Grèce et Chypre – avec une part de pétrole dans son mix énergétique de 98,4% en 2006. L'année 2006 a été choisie pour donner une image de la situation avant le krach de 2008. Les pourcentages sont un peu plus bas aujourd'hui, mais les ordres de grandeurs restent les mêmes.

"En plus de leurs difficultés financières, la Grèce, Chypre et les "PIIGS" ont en commun une forte dépendance au pétrole."



Pourquoi la part du pétrole dans leurs consommations d’énergie est-elle un problème pour ces pays ? Leur problème, semble-t-il, est un problème de compétitivité (ou de non-compétitivité) sur le marché mondial. Il y a des années, disons dans les années 1900, lorsque les pays ont construit leurs infrastructures, le prix du pétrole était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui - moins de 20 dollars par baril (même en tenant compte de l'inflation). Entre 1985 et 2000 il y a eu une autre période où les prix étaient inférieurs à 40$ le baril. À l'époque, le prix du pétrole était proche du prix des autres énergies, un mix énergétique tourné vers le pétrole n’était donc pas un problème.

Figure 2. Evolution des cours mondiaux du pétrole en dollars de 2014 (D’après BP Statistical Review of World History 2015).

Les prix du pétrole sont maintenant autour 60$ le baril, ce qui reste élevé par rapport aux moyennes historiques. Et les ennuis financiers de ces pays ont commencé il y a quelques années alors que les cours étaient plutôt aux alentours de 100$ le baril.
Pendant que les pays largement dépendants du pétrole peinent, d’autres utilisant majoritairement des combustibles fossiles bon marché ont des économies florissantes. La Chine, par exemple, a connu une croissance rapide au cours des dernières années. En 2006, la part du pétrole dans son mix énergétique était seulement de 23,0%, ce qui la situerait entre la Norvège et la Pologne tout en bas de la figure 1.

Regardons un peu à ce qu'il faut pour qu’une économie pour produire de la croissance, et ce qui va mal dans les pays où l’énergie est chère. Précisons que le prix de l’énergie peut augmenter pour de multiples raisons, pas uniquement parce que le mix est axé vers le pétrole. D'autres causes possibles peuvent être un pourcentage élevé de sources d'énergie renouvelables onéreuses ou les prix élevés du gaz naturel liquéfié (GNL). La raison n'a pas vraiment d'importance un prix élevé de l’énergie est un problème, quelle qu’en soit sa cause.


Ce dont une économie a besoin pour croitre


Voici, de mon point de vue, ce qu’il faut à une économie pour connaitre la croissance :

1. Une offre croissante d’énergie, produite localement ou achetée sur le marché mondial, est nécessaire pour une économie de croître.

Pourquoi ? Parce qu’il faut de l'énergie (humaine mais aussi sous d’autres formes) pour produire des biens ou des services.

L’énergie musculaire ne produit plus guère d’emplois aujourd’hui. Les postes bien rémunérés, par exemple conduire un bulldozer, produire de grandes quantités de nourriture dans une ferme à l'aide d'équipements modernes, ou utiliser un ordinateur, ont tous besoin d'énergie supplémentaire en plus de l'énergie humaine. Il serait possible de créer des emplois utilisant essentiellement de l’énergie d’origine humaine (par exemple réaliser une comptabilité manuelle sans électricité ni ordinateur, produire de la nourriture sans équipement moderne, ou creuser les fossés avec des pelles) mais ces emplois ont tendance à être très mal payés parce que la production par heure travaillée est généralement faible.
Pour créer de l’emploi, une offre croissante de produits énergétiques permettant de tirer un meilleur parti du travail humain est nécessaire. En observant l'économie mondiale, nous pouvons voir que, historiquement, la croissance de la consommation d'énergie est fortement corrélée avec la croissance économique.

Figure 3. PIB mondial en dollars de 2010 (d’après USDA) vs. consommation mondiale d'énergie (d’après BP Statistical Review of World Energy 2014).

En fait, il nous faut de plus en plus d’énergie pour produire un point de croissance parce que la droite tracée à la figure précédente coupe l’axe des y à -17,394 et non à l’origine :

En 1969, 1% d’énergie en plus permettait de faire croitre le PIB de 2,2%. Aujourd’hui ce n'est plus que 1,2%."



C’est une triste réalité. En dépit de tous nos efforts pour améliorer l’efficacité énergétique, nous avons besoin d’une croissance de plus en plus forte de notre consommation d’énergie pour produire le même niveau de croissance du PIB. C’est une situation regrettable dont nos dirigeants ne parlent jamais. Ils préfèrent en général souligner que la croissance du PIB reste légèrement plus élevée que la croissance de la consommation d'énergie.

2. Cette offre croissante d'énergie doit être peu coûteuse pour pouvoir créer des produits compétitifs sur le marché mondial.

L'énergie humaine est par nature une énergie onéreuse. Les humains ont besoin de nourriture, d’eau, de vêtements et de logement pour répondre à leurs besoins biologiques... Nous ne somment pas adaptées à la consommation d'aliments crus, ou à la vie dans des climats très froids sauf si nous sommes correctement équipés. Par conséquent, les salaires doivent être suffisamment élevés pour couvrir tous ces coûts.

L'apport d'énergie supplémentaire bon marché permet d'obtenir un effet de levier important, beaucoup plus que si l'énergie est onéreuse. Si nous pouvons rentabiliser l'énergie humaine avec une énergie peu couteuse comme les combustibles fossiles ou le bois, il est facile de faire baisser les coûts. (Un coût moyen de l'énergie peut être calculé par calorie ou BTU, avec la somme de l'énergie fournie par le travail humain plus l’apport des énergies supplémentaires.) Si au contraire, l'énergie supplémentaire est elle aussi couteuse, il est très difficile de faire baisser ce coût moyen. Voilà pourquoi le prix élevé du pétrole, ou le prix élevé de n’importe quelle énergie, est un problème.

Si l'énergie humaine peut être rentabilisée avec une quantité croissante d’énergie bon marché, elle peut produire une quantité croissante de biens et de services, à des prix décroissants. En fait, c’est la recette de la croissance économique. La valeur ajoutée produite peut irriguer de nombreux secteurs de l'économie, y compris les finances publiques, les hauts et bas salaires, le remboursement des prêts, et le payement de dividendes aux actionnaires. Si il y a suffisamment de biens et services produits grâce à cet effet de levier, tous les secteurs de l'économie peuvent obtenir une part raisonnable, et tous peuvent prospérer.
S’il n'y a pas assez pour tout le monde, alors des déficits vont probablement apparaitre dans de nombreux secteurs de l'économie. Il deviendra sans doute difficile de trouver des emplois bien rémunérés. Les gouvernements auront probablement des difficultés à équilibrer leurs budgets. Ils devront peut-être réduire les taux d'intérêt, ou prendre d'autres mesures pour soutenir les entreprises. Même avec des taux d'intérêt plus bas, les risques de défauts deviendront un problème (voir l’article Why We Have an Oversupply of Almost Everything). L'ensemble de l'économie aura tendance à aller mal.

Dans leur article Accounting for Growth: The Role of Physical Role of Physical Work, Ayres et Warr fournissent une illustration de la façon dont un approvisionnement croissant en énergie bon marché peut conduire à une plus grande consommation de cette énergie, dans ce cas l’électricité.

Figure 4. Ayres et Warr prix et demande d’électricité (source : Accounting for Growth: The Role of Physical Role of Physical Work)
Il y a une raison logique pour laquelle la baisse des prix de l'énergie conduit à son utilisation croissante. Si une personne peut se permettre d'acheter, par exemple, 100$ d'énergie et que le coût est de 1$ par unité, elle achètera 100 unités. Si le coût est de 5$ par unité, elle ne pourra acheter que 20 unités d'énergie. Si c’est l’énergie qui permet la croissance de la production (en transportant des biens plus loin ou en faisant fonctionner une machine plus longtemps), alors un prix de l'énergie plus bas conduit à une consommation d’énergie plus élevée, qui elle-même entraine une croissance de la production. La valeur ajoutée produite est souvent partagée avec les travailleurs sous la forme de salaires plus élevés en contrepartie des "gains de productivité" (en fait liés à la mobilisation d’une énergie bon marché).

Concernant le coût de la production d'énergie, il y a deux moteurs tirant dans des directions contradictoires. Dans un sens, il y a les économies réalisées grace au progrès technologique. Dans l'autre, il y a la croissance des coûts d'extraction parce que les entreprises ont tendance à extraire la ressource la moins chère en premier. A mesure que les ressources les plus facilement accessibles s’épuisent, le coût d'extraction a tendance à augmenter. Nous pouvons voir sur la figure 2 que le prix du pétrole a connu un premier pic dans les années 1970. Après quelques «correctifs» temporaires (recul de la production d’électricité et du chauffage au fioul et mise en exploitation de nouvelles ressources en Alaska, au Mexique et dans la Mer du Nord), le problème a semblé résolu pour un moment. Il est réapparu au début des années 2000, et persiste aujourd’hui. Ainsi, la hausse des coûts d’extraction semble l’emporter. [1]

Au moment où les prix du pétrole ont grimpé, la Grèce et d'autres pays chez qui il représentait toujours une part importante du mix énergétique ont étaient handicapés parce que leurs produits ont eu tendance à devenir trop coûteux pour les consommateurs - leurs salaires ayant progressé moins vite que les coûts de l’énergie. Les touristes ne pouvaient plus s’offrir un billet d’avion ou une croisière, dont les prix sont corrélés à celui du pétrole. Et même lorsque les prix du pétrole ont chuté récemment, les compagnies aériennes n’ont pas réduit le prix des billets d'avion pour tenir compte de leurs économies.
Comme les coûts liés à l’énergie ont augmenté, les coûts de fabrication ont également eu tendance à s’élever. Avec moins de tourisme et moins d’opportunités à l’export, le nombre d'emplois bien rémunérés s’est réduit. Sans suffisamment d'emplois bien rémunérés, la demande grecque en énergie de toutes sortes a chuté rapidement. (La demande reflète la quantité de biens qu’une personne veut et peut se permettre d’acheter. Les jeunes sans emploi vivent avec leurs parents, et donc n’achètent pas de nouvelles maisons ou de voitures, abaissant la consommation.)

Figure 5. Consommation d’énergie grecque par source (d’après BP Statistical Review of World Energy mondiale, 2015).

D'autres pays qui étaient en position de produire d'énormes quantités d'énergie bon marché ont pu continuer à croître. Le grand gagnant a été la Chine : elle a été capable d’augmenter rapidement et à bon compte ses approvisionnement en charbon après être entrée dans l'Organisation mondiale du commerce en 2001. Si la Grèce voulait augmenter sa production, elle devrait être en mesure de faire concurrence à la Chine et aux autres exportateurs.

Figure 6. Consommation d'énergie chinoise par source (d’après BP Statistical Review of World Energy mondiale, 2015).


3. Si l'alimentation en énergie est bon marché, peu importe qu’elle soit produite localement ou importée.

Si un pays est contraint d’utiliser une énergie couteuse, la produire localement est « moins mauvais » que d’avoir à l’importer mais ne suffit pas à résoudre le problème.

Si une offre croissante d'énergie bon marché est disponible, elle peut être utilisée pour tirer parti de la main-d'œuvre locale et fabriquer des produits compétitifs. Cela fonctionne bien, peu importe que l'énergie en question soit importée ou non. C’est justement parce que l’énergie importée "fonctionne" que de nombreuses nations insulaires (y compris Chypre et Puerto Rico) ont été en mesure de développer leurs économies en utilisant le pétrole comme énergie principale. Ces pays insulaires n'ont généralement pas accès au gaz naturel, sauf à importer à grand prix du GNL. Le charbon et le nucléaire sont aussi difficiles à utiliser, car les centrales sont généralement trop importantes pour être commodes sur une petite île. Le pétrole, lui, a fait le job, même lorsqu’il a fallu l’importer.

La Grèce comprend 227 îles habitées, elle est donc confrontée peu ou prou aux mêmes problèmes qu’un Etat insulaire. Lorsque le pétrole était bon marché, il offrait une solution facile. Il pouvait être utilisé pour la production d'électricité et pour de nombreux procédés qui nécessitent de la chaleur - cuisson, teinture de tissus, fabrication de briques et recyclage des métaux.

Si un pays utilise du pétrole importé, une fois que les cours augmentent il n’y a pratiquement rien à faire pour résoudre le problème. La dévaluation de la monnaie ne fonctionne pas, car cela augmenterait le prix du pétrole dans la nouvelle monnaie dévaluée. Par conséquent, les produits nationaux ne gagneraient pas en compétitivité même après la dévaluation. De plus, la dévaluation rendrait aussi plus chers d'autres produits énergétiques importés, comme le gaz naturel liquéfié et les panneaux solaires photovoltaïques.

"Une sortie de l'euro et une dévaluation ne resoudraient pas les problèmes énergétiques à l'origine de la crise grecque."



En ce qui concerne les énergies renouvelables déjà installées, les coûts de fonctionnement sont pour l’essentiel les paiements des emprunts contractés pour leurs installations. La façon dont une dévaluation influencerait ces payements dépend de la monnaie dans laquelle la dette est libellée. Si c’est dans la monnaie du pays, ils ne seront pas affectés (donc la dévaluation ne permettra pas de réduire les coûts). Si c’est dans une autre devise (comme le dollar ou l’euro), la dévaluation de la monnaie va augmenter le coût des énergies renouvelables, rendant les prêts plus difficiles à rembourser.

Même pour un pays exportateur comme l'Arabie Saoudite, un prix élevé du pétrole est un problème, pour plusieurs raisons:
  1. Si l'exportateur de pétrole utilise une partie de son pétrole lui-même, le revenu qui aurait été généré par sa vente à l'étranger est perdu. Le gouvernement peut être en mesure d'acquérir du pétrole pour les coûts d'extraction, mais il perd le revenu supplémentaire qu'il gagnerait en le vendant à l'étranger. Ce chiffre d'affaires pourrait être utilisé pour financer des programmes gouvernementaux et de nouveaux investissements dans la production.
  2. Les pays importateurs ont tendance à voir leur économie déprimée par une hausse des cours du pétrole, ce qui réduit leur demande. Ainsi, les exportations de pétrole baissent à leur tour.
  3. Le prix du pétrole peut redescendre (et, en effet, il a déjà chuté et pourrait continuer) en raison de la faible demande. Avec des prix bas, il devient difficile pour les exportateurs de collecter suffisamment de revenus pour équilibrer leurs budget et développer de nouvelles ressources.

Si le prix du pétrole est élevé, il est "moins mauvais" qu’il soit produit localement plutôt qu’importé parce que les emplois liés à la production resteront dans le pays, ce qui est un avantage en soi. En cas de dévaluation, les coûts salariaux et les autres coûts locaux seront plus faibles, ce qui rendra l’énergie moins chère à produire. Malheureusement, les coûts de production (y compris les impôts indispensables pour le maintien des services publics) peuvent se retrouver au-dessus du cours mondial en raison de la demande déprimée.

4. La dette contribue à augmenter la demande de biens. Mais pour qu’elle soit remboursable, ces produits doivent être fabriqués avec une énergie bon marché.

S’endetter peut aider mais uniquement si cela permet de vendre dans de bonnes conditions plus de biens et de services sur le marché mondial. La Grèce a accumulé les dettes, mais n'a pas été en mesure de les utiliser pour créer des produits suffisamment bon marché pour être compétitifs.

La Chine n’a pas hésité à s’endetter pour financer les projets industriels et les logements qu’elle a bâtis grâce à son charbon. Il ne fait aucun doute que la croissance de la dette de la Chine a joué un rôle majeur dans l’accélération de la production de charbon. Maintenant, la consommation de charbon chinoise ralentit pour plusieurs raisons, notamment les surcapacités industrielles, la pollution et le coût élevé de l’extraction. Ce ralentissement de la consommation d'énergie entraine un ralentissement de la croissance économique, et pourrait même conduire à un crash brutal.
La Grèce a vu sa dette croitre mais cela ne lui a pas permis d’accéder à de nouvelles sources d’énergie. Au lieu de cela, une grande partie de la dette grecque semble avoir servi au renflouement des banques. Cela ne nous dit pas vraiment quel est ou était le problème de son économie au début de la crise. Je soutiens cependant que le prix élevé de l’énergie rend difficile la production de biens ou de services capable de rivaliser sur le marché mondial, ce qui est au moins une partie du problème. Le résultat est que les entreprises, quelque soit l’utilisation qu’elles fassent des fonds empruntés, ne parviennent pas à être rentables.

Le gouvernement grec cherche à résoudre les problèmes du pays avec des programmes qui sont financés par la dette. Les subventions cachées semblent exister dans plusieurs entreprises publique du domaine de l’énergie : Public Power Corporation of Greece (le plus grand électricien du pays), Hellenic Petroleum, DEPA Natural Gas, et l’opérateur de réseau SMAIE. La privatisation de ces entreprises a été proposée pour en améliorer la gestion. Qu’elles soient ou non bien gérées actuellement, je pense qu’il leur sera très difficile de devenir rentables tout simplement en raison du prix de leurs productions et de la baisse de pouvoir d’achat des travailleurs. Ce problème est lié au coût élevé de leurs intrants.

Il y a eu quelques propositions pour tenter de réduire le prix de l’énergie, y compris la proposition d’une nouvelle centrale électrique au lignite. Il y a aussi un plan pour connecter quatre des îles au réseau électrique, de sorte qu’elles ne dépendraient plus de centrales au fioul. Même si ces projets sont mis en œuvre, il n’est pas évident que le prix de l’énergie puisse baisser suffisamment en Grèce pour produire des biens qui soient compétitifs sur le marché mondial. Une chose est par ailleurs certaine : les avions et les navires de croisière fonctionne au pétrole, pas à l’électricité ou au lignite, ils ne bénéficieront donc pas de ces projets.
De mon point de vue, la dette de la Grèce doit être annulée. Il est impossible que le pays puisse changer son système et la rembourser mais la Grèce serait peut-être en mesure de supporter de nouveaux emprunts destinés à réduire le coût de son énergie.


Conclusion


La plupart des gens ne comprennent pas que l’économie mondiale repose sur une énergie à bas coût. Une énergie onéreuse ne peut pas la remplacer même si elle est "bas carbone" ou prétend disposer d’un EROEI (taux de retour énergétique) raisonnable. Notre économie est sensible aux prix et au cours, même si le débat actuel "politiquement correct" ne tient pas compte de ces questions.

Actuellement, nos économies ne peuvent pas non plus se passer d'approvisionnement en énergie. Les humains ne se sont jamais reposés uniquement sur leur énergie musculaire depuis l’âge des chasseurs-cueilleurs, lorsque nous avons appris à maitriser le feu : une énergie supplémentaire est toujours nécessaire. En fait, il semble que ce soit l'utilisation de grandes quantités d'énergie supplémentaire qui nous permette de soutenir une population mondiale de plus de 7 milliards de personnes.

Étant donné que l'économie mondiale fonctionne à l'énergie "pas chère", de nouvelles ressources en énergie chère, aussi vertes soient-elles, ne résout pas les problèmes financiers d'un pays. Au contraire, elles tendent à les aggraver. Il est impossible de produire des biens et services qui sont compétitifs sur le marché mondial avec une énergie onéreuse. En fait, il est peu probable qu’une énergie couteuse puisse générer des profits assez élevés pour soutenir notre système, c’est-à-dire payer des impôts suffisants pour entretenir les services publics indispensables, tels que les écoles et les routes. Lorsqu’elle est couteuse, l'énergie tend plutôt à absorber des subventions gouvernementales, à la fois pour construire les installations et pour aider les consommateurs à payer leurs factures.

La Grèce a manifestement beaucoup de problèmes en dehors du coût élevé de l'énergie, y compris des pensions excessives et des sociétés publiques inefficaces. Dans une certaine mesure, je pense que ces autres problèmes reflètent la difficulté de créer des produits susceptibles de rivaliser sur le marché mondial. Si leurs entreprises ne peuvent pas devenir compétitives dans l’économie mondiale, je peux comprendre pourquoi les gouvernants grecs tentent à tous prix de maintenir le système actuel, c’est-à-dire ajouter de la dette à la dette afin de maintenir le niveau trop élevés des salaire dans les entreprises publiques et des programmes de retraite trop généreux.

Un avantage de la Grèce est de disposer d’un climat relativement chaud et d’une bonne expérience lorsqu’il s’agit de faire plus avec peu d’énergie supplémentaire. La Grèce antique était connue pour sa philosophie, sa littérature et son théâtre, sa musique et sa danse, sa science et sa technologie et l’art et l'architecture. L’Europe du Nord, en raison de son climat froid, n'a pas pu faire grand-chose jusqu'à ce que la tourbe et le charbon lui apporte suffisamment d’énergie. Une fois qu’elle a eu accès à ce supplément d’énergie à bas prix, l'Europe du Nord a été en mesure de s'industrialiser, tandis que l'Europe du Sud restait à la traîne. Si à l’avenir l’utilisation d’énergie fossiles devenait plus difficile, peut-être que l'avantage reviendra à nouveau aux habitants des climats suffisamment chauds pour pouvoir pratiquement vivre sans énergie d'appoint.

Note:
[1] La hausse des coûts de production du pétrole n’entraine pas nécessairement une hausse comparable de son prix. En effet, les cours sont tombés en dessous des coûts de production parce que ceux-ci sont désormais trop élevés par rapport aux salaires ce qui rend le pétrole inabordable. C’est un fait important, susceptible d’entrainer un effondrement du système. Voir par exemple mon post :  Ten Reasons Why a Severe Drop in Oil Prices is a Problem.

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Illustration : By Andrew Ciscel (originally posted to Flickr as LaRouche supporters) [CC-BY-SA-2.0], via Wikimedia Commons

15 juin 2015

Paris Climat 2015 : l'état d'esprit dans les coulisses de la mobilisation climatique à 6 mois de la COP21

Paris Climat 2015 : symbole de la COP21 sur les murs du ministère des affaires étrangères
Depuis le début de l'année, j'ai observé presque à temps plein les préparatifs de la 21e conférence de l'ONU sur le changement climatique (alias COP21). En 6 mois, la mobilisation a grandi, quelques gros événements (notamment le Business & Climate Summit) ont attiré l'attention des médias, tirant la la COP21 de l'indifférence qu'elle inspirait encore largement fin 2014. Le sujet est devenu "bankable", suscitant de nombreuses vocations qui sont venues s'ajouter aux quelques personnes actives depuis longtemps.
Et bien sur ce n'est qu'un début... le rythme va encore s'accélérer jusqu'à la fin de la conférence dans, presque exactement, 6 mois.

Après avoir longuement déambulé dans ce théâtre en construction et discuté avec bon nombre de ses acteurs, il me semble intéressant de vous donner un aperçu de l'état d'esprit qui prévaut au sein de la petite communauté impliquée dans la mobilisation de la société civile.


Une petite communauté relativement homogène


Mais d'abord plantons le décor : qui sont les personnes qui s'activent autour de la préparation de la COP21 ?

Je m'attendais à trouver un nébuleuse, c'est plutôt une communauté organisée en cercles concetriques avec une hiérarchie établie par l'accès à l'information et aux décideurs : la première couche est composée de la foule des militants, bénévoles et amateurs divers qui n'ont presque aucune prise sur l'événement. Une seconde couche est formée par ceux qui, issus des précédents, sont parvenus à s'ouvrir quelques portes à force d'obstination, ils ont accès aux coulisses mais n'y jouent pas un rôle notable. La troisième est constituée des petites mains : porteurs de projets, chargés de mission, salariés associatifs... ils jouent un rôle actif mais leurs marges de manoeuvres sont limitées. Enfin la dernière couche compte une poignée de "parrains" (et marraines) qui peuvent attirer l'attention des médias par leurs présences et ouvrir la porte des ministères et des entreprises, de telle sorte qu'on les retrouvent presque toujours, à un moment ou à un autre, dans le lancement des initiatives qui émergent (Nicolas Hulot est l'archétype, mais ce n'est pas le seul).
Si on laisse de coté les deux premiers cercles, on se retrouve avec une communauté étonnamment petite compte-tenu de l'ampleur de l'événement : de l'ordre, je pense, d'une centaine de personnes.

L'étroitesse de ce groupe a plusieurs conséquences qui m'ont surpris au cours des dernière mois. La principale c'est la tendance à l'homogénéisation du discours. La plupart des gens se connaissent et se fréquentent même s'ils défendent des positions a priori irréconciliables... Et comme il y a peu d'élus, c'est souvent la cooptation qui permet de passer d'un cercle au suivant, laissant peu de place à des points de vue nouveaux ou des opinions divergentes. Après tout, comme disait l'autre :
House of cards  - rank Underwood : "power is a lot like real estate, the closer you are from the source, the higher your property value"

En bref, si on s'en tient aux discours, toute le monde semble d'accord : sans qu'ils en aient forcément conscience, les mêmes éléments de langage, à un peu de wording près, se retrouvent chez un responsable associatif et dans une coordination d'entreprises ou dans la bouche de jeunes militants et chez les vieux habitués qui n'ont raté aucune conférence de l'ONU depuis Rio...


Rappel des objectifs de la COP21 : Un accord contraignant et 100 milliards/an


Quel est ce discours qui domine ? Pour le comprendre, il faut d'abord rappeler les objectifs de la conférence de Paris.

Le premier objectif de ce sommet est de parvenir à un nouvel accord sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (l'accord précédent, conclut à Kyoto en 1997 et entré en vigueur en 2005 a expiré fin 2012), mais pas n'importe quel accord... Celui de Paris devrait être :
  • Juridiquement contraignant : il ne s'agit pas d'énoncer des bons sentiments et de jurer qu'on va faire le nécessaire mais de s'entendre sur un texte qui une fois ratifié s'imposera sur les législations nationales.
  • Universel : tous les pays devraient être concernés alors que le protocole de Kyoto ne fixait des objectifs de réduction que pour les pays déjà industrialisés (et encore, les États-Unis ne l'ont pas ratifié et le Canada s'en est retiré).
  • Capable de limiter la hausse des températures à 2°C par rapport à l'ère pré-industrielle, c'est un engagement pris lors de la COP15 à Copenhague, le chiffre de 2°C est assez arbitraire mais il représente une limite plausible en-dessous de laquelle l'humanité peut encore espérer s'adapter au effet du réchauffement.
Deuxième objectif important de la COP21 : donner aux pays en développement les moyens de sortir de la pauvreté tout en limitant leurs émissions de gaz à effet de serre. Pour cela, il faut trouver 100 milliards de dollars par an auprès des pays développés afin d'alimenter le Fond Vert pour le Climat (encore un engagement chiffré pris à Copenhague).


Personne (ou presque) n'y croit...


Voilà pour les objectifs affichés par la France, qui présidera la conférence. Sont-ils réalistes ?

La réponse à cette question est claire : non. Dans tous les entretiens que j'ai réalisé, j'ai demandé à mes interlocuteurs ce qu'ils attendaient de la COP21, personne n'a repris à son compte ces objectifs. L'opinion la plus courante, me semble-t-il, est que la conférence de Paris aboutira bien à un accord, qu'il sera peut-être universel, probablement pas suffisant pour rester sous les 2°C et certainement pas contraignant.

Pourquoi ? Ce pessimisme traduit une défiance généralisée pour les processus onusien mais aussi des préoccupations géopolitiques. La Russie est souvent citée : elle pourrait être tentée de faire payer les sanctions dont elle fait l'objet dans l'affaire Ukrainienne en sabordant les négociations à Paris, d'autant qu'un accord efficace entraînerait nécessairement une baisse de la consommation d'énergie fossiles et enfoncerait encore plus son économie. Les États-Unis arrivent second dans l'ordre des préoccupations : un accord contraignant nécessiterait une ratification par le Sénat, ratification que le président Obama n'a plus ni le temps ni les moyens politiques d'obtenir. Si cela ne suffisait pas, la Chine est parfois aussi citée comme opposées par principe à tout accord contraignant.

Ce pessimisme s'explique aussi par le traumatisme encore vif de la conférence de Copenhague en 2009 (COP15). Le contexte était alors nettement plus positif : on pouvait croire que la crise serait passagère, le protocole de Kyoto était encore en vigueur, Obama était tout neuf, Sarkozy venait de faire voter le Grenelle de l'environnement... L'enthousiasme était peut-être monté à la tête des participants : la communauté internationale allait enfin se montrer à la hauteur et ne pas laisser passer ce que presque tout le monde appelait le sommet de la dernière chance... Copenhague devait être le grand soir de la lutte contre la changement climatique ! Et puis rien.

Sarkozy et le climat : échec de la conférence de Copenhague (COP15) en 2009
Affiche de Greenpeace pour le sommet de Copenhague

"Paris ne doit pas être un nouveau Copenhague", voilà le mot d'ordre. Pour se prémunir contre une nouvelle déception, il me semble que la plupart des participants ont choisi de ne rien espérer de la conférence de l'ONU, si ce n'est un signe que le sujet existe encore sur la scène internationale.


... Mais tout le monde est content car il y aura "un signal" et "des solutions"


Vous pensez qu'avec de telles perspectives, l'ambiance doit être morose ? Détrompez-vous : après ces sombres présages, votre interlocuteur enchaînera presque toujours sur un "mais en fait c'est pas grave, ce qui compte c'est le signal". Entendez par là qu'il suffit que les gouvernements fassent semblant pour pousser les autres acteurs - entreprises, collectivités, ONG... - à l'action.

L'action, ce sont les "solutions" que la présidence française du sommet a décidé de mettre en avant dès l'année dernière. Le mot d'ordre a été repris et décliné avec zèle : Agenda des solutions, Solutions COP21, crowdvoting de solutions... Les ONG ont elles aussi ont rejoint la dynamique, même si les plus subversives s'autorisent une petite divergence sémantique : elles réclament des "alternatives" par opposition aux "fausses solutions".
Cette rhétorique des solutions est certainement plus efficace que le catastrophisme pour obtenir l'adhésion des opposants traditionnels aux politiques climatiques. Mais elle tranche dangereusement avec l'urgence de la situation, et elle permet aussi de dédouaner par avance le processus onusien : les négociations ne portent jamais sur des sujets concrets comme les énergies renouvelables, les transports ou l'efficacité énergétique, ceux-ci relèvent des politiques nationales et de la sacrosainte souveraineté des États. Les COP ne connaissent en réalité que 3 sujets : objectifs d'émissions, financement et transfert de technologies. La déclinaison en "solutions" est l'affaire de tout le monde... sauf des négociateurs et des diplomates.

A suivre...



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